Société

Au bonheur des Français

Le président français Emmanuel Macron, lors d'une tournée en Europe de l'Est en août 2017.

Le président français Emmanuel Macron, lors d'une tournée en Europe de l'Est en août 2017. © Vadim Ghirda/AP/SIPA

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la nouvelle classe politique française adore user de l’expression « réparer la France ».

Je suis allée chercher les synonymes de ce verbe et j’ai trouvé, entre autres : retoucher, rafistoler, bricoler, rajuster, recoller, empailler. J’en ai conclu que le président Macron et son équipe ne sont pas loin de concevoir la France comme un vieil engin cassé ou un corps atteint et qu’il faut soigner ; ce n’est pas pour rien qu’il est tant question d’ordonnances dans ce gouvernement !

Visualisons la chose. Un pays perçu comme un appareil endommagé et un peuple qui s’apparente à une armée de « contribuables captifs ». Il est question d’outils d’efficacité, de moyens d’investissements, de bilans et de bénéfices propres à faire de vous « quelque chose » ou « rien ». La référence politique ou sociale disparaît au profit d’un nouveau concept : l’appartenance à la grande ou à la moyenne entreprise.

De bons produits

Chaque Français est jugé apte ou pas à entrer « en saine concurrence », selon des « solutions financières » et autres « rénovations drastiques de la comptabilité publique et des critères de bonne gestion dérivés », comme diraient les docteurs de l’économie. Petit à petit, le mérite des citoyens que nous sommes se confond avec notre capacité à être de bons produits qu’on peut vendre sur le marché du travail sans qu’ils coûtent trop cher. Ça s’appelle le rapport qualité-prix. Nos volontés sont des « pôles de compétitivité » et nos sentiments des « valeurs comptables nettes ».

Si le salut de l’entreprise le nécessite, il faudra étouffer nos émotions, tailler dans nos principes, revoir à la baisse la cotation de nos rêves. Et si nous commençons à donner des signes de fatigue, il conviendra de nous remettre aux normes et d’élaguer l’humain en nous, quitte à faire appel au Medef, ce sage syndicat de patrons cousu de billets de banque, qui verra ce qu’il faut faire devant la baisse de nos pouvoirs pécuniaires. S’il n’y a plus aucun espoir de nous rendre utilisables ou solvables, il faudra diminuer nos subsides et nous laisser mourir, car nous serons en « cessation totale de paiements ».

Du rapport humain au rapport marchand

Dans ce processus de macronisation annoncé, se marier ne serait plus qu’une affaire de « cofinancement » de deux fortunes, ou de deux misères. Le bon parti serait celui qui est « structurellement rentable ». On dira de nos relations amicales qu’elles « fluctuent ». On parlera de « croissance » pour nos enfants, en référence non pas à leur morphologie mais à leur indice de développement humain ou au PIB, et l’on mesurera leur avenir à l’aune des « taux d’intérêt ».

L’on distinguera les « futurs agents utiles » de ceux qu’il faudra jeter au rebut, capables qu’ils sont de « foutre le bordel ». L’on ne parlera plus d’aimer tout court, mais d’« aimer ouvrir une franchise », ou d’« aimer augmenter sa fortune » ; non plus de « secrets de famille », mais de « secrets de réussite » ; non plus d’histoire de France, mais de « transferts de système suédois ou finlandais » ; non plus des valeurs de la Révolution de 1789, mais des « outils du compromis scandinave ».

Briser le lien social

Qui est le chef de ce chantier de remise en marche ? L’État. Et comme il est le chef, il usurpe nos traits humains, on n’arrête pas de nous parler de sa « moralité », de son « éthique », de « l’amour » qu’il a pour nous, de ses « vertus » réparatrices. Sauf qu’il s’avère que réparer, pour lui, c’est moins souvent remettre en état que remettre à l’État.

Vous l’avez compris : le verbe réparer ne rime plus avec concilier, associer, accompagner, relier… Il en est venu à désigner son contraire : briser. Le lien social comme les partis traditionnels. La solidarité avec les plus pauvres comme le rêve d’un projet commun. Qu’adviendra-t‑il de la France demain ? Je ne sais pas prédire l’avenir, mais, franchement, à choisir, je préfère Cassandre à Jupiter.

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