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Cet article est issu du dossier «Pétrole et gaz : quand les majors relèvent la tête»

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Pétrole & Gaz

Hydrocarbures : l’Etap peut-elle relancer le pétrole tunisien ?

Coupé depuis avril, le pipeline transportant la production du Sud a été remis en service (ici, la station de pompage d’El Kamour).

Coupé depuis avril, le pipeline transportant la production du Sud a été remis en service (ici, la station de pompage d’El Kamour). © Khaled EL HOUCH/AFP

Après le rétablissement du pipeline dans le sud du pays, la compagnie nationale compte sur un apaisement des tensions sociales, mais aussi sur de nouveaux investisseurs, pour faire redémarrer le secteur…

Les dirigeants de l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (Etap), la compagnie nationale, respirent un peu mieux. Le 26 août, le pipeline transportant la production des régions du sud du pays, coupé depuis avril par des manifestants opposés au gouvernement, a enfin été remis en service. Un retour à la normale permis par la conclusion de plusieurs accords multipartites entre le patronat et le gouvernement ainsi que les communautés locales, prévoyant des investissements massifs dans des projets de développement dans deux zones pétrolières mais défavorisées du pays.

« Les sit-in et blocages autour des vannes du pipeline ont commencé dans la région de Tataouine, où a été signé un premier accord, puis se sont poursuivis à Kébili, entraînant une baisse de 46 % de la production de pétrole et de 27 % des volumes de gaz, rappelle Abdelwaheb Khammassi, directeur général adjoint de l’Etap. On assiste à une reprise graduelle depuis que l’accord a été trouvé fin août à Kébili, permettant la réouverture des vannes, mais on n’a toujours pas retrouvé les niveaux du début d’année », précise-t‑il.

« Nous pensons que les tensions sociales liées aux ressources naturelles, récurrentes depuis la révolution de 2011, vont progressivement s’apaiser pour permettre une renaissance du secteur », confie Moncef Matoussi, PDG de l’Etap, arrivé aux manettes de la compagnie nationale en février 2017 en même temps que Khammassi, avec lequel il forme un tandem efficace.

Passée de 88 000 à 44 000 barils par jour entre 2010 et 2017, la production tunisienne est en chute libre

Le patron de la compagnie, qui, depuis sa création en 1972, gère les participations de l’État tunisien dans les projets pétroliers sous forme de contrat d’association dans des sociétés mixtes – le plus fréquemment – ou bien à travers un partage de la production, a du pain sur la planche : passée de 88 000 barils par jour en 2010 à 44 000 début 2017, la production tunisienne de pétrole est en chute libre.

Les tensions sociales ne sont pas les seules causes de cette diminution de la production. « Toute attribution de nouvelles licences d’exploration était bloquée depuis 2011 par l’article 13 de la nouvelle Constitution, qui précise que les ressources naturelles appartiennent au peuple, explique Moncef Matoussi. Il a fallu attendre juillet 2017 pour trouver un moyen de le respecter, avec la mise en place d’un vote du Parlement pour chaque nouveau permis. Ce qui fait que le nombre de licences d’exploration est passé de 52 en 2010 à 25 aujourd’hui… Or l’exploration prépare la production de demain. En absence de nouveaux projets, il y a une diminution naturelle de l’activité. »

Le 20 juillet 2017, deux juniors – le singapourien YNG Energy et le néerlandais Mazarine Energy – ont été les premiers attributaires de permis d’exploration depuis la révolution. Mais il n’y a pas beaucoup d’autres candidats intéressés par le sous-sol tunisien. Aucune nouvelle compagnie majeure du secteur ne s’est implantée dans le pays depuis la révolution. « Total ne considère par exemple le pays que du point de vue de la distribution de carburant, pas de l’exploration-production », regrette Matoussi.

Depuis la révolution, les responsables chargés des hydrocarbures ont peur de prendre des décisions, craignant d’être désavoués par les mouvements contestataires

Et les groupes pétroliers déjà présents se plaignent de l’attentisme des autorités. « Depuis la révolution, les responsables publics chargés des hydrocarbures – et notamment ceux de l’Etap – ont peur de prendre des décisions, craignant d’être désavoués par les mouvements contestataires, qui s’appuient le plus souvent sur des chiffres de production ou de bénéfices totalement fantasmés ! » tempête un dirigeant d’une petite compagnie active dans le Sud tunisien. Il regrette que les dirigeants du groupe public n’aient pas tenté de rétablir dans les médias la vérité sur un secteur extractif qui, selon lui, est en réalité en grande difficulté.

Pour surmonter cette crise, la compagnie nationale, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 549 millions d’euros et un résultat net de 85 millions en 2015, s’appuie sur ses deux grands partenaires historiques : le géant italien ENI, actif dans le pays depuis 1960 et qui représente 30 % de la production de pétrole du pays, et l’autrichien OMV, installé depuis 1971, qui pilote le projet gazier d’envergure de Nawara, dans le Sud. « Ils connaissent bien les gisements et sont restés impliqués, avec de nombreux forages, malgré les difficultés et les tensions sociales dans les zones pétrolières », fait valoir Moncef Matoussi, qui attend beaucoup d’eux pour faire repartir la production à la hausse.

« Le projet de Nawara représente un investissement de 1,1 milliard de dollars, indique-t-il. Grâce à lui, la production tunisienne de gaz – 5,8 millions de mètres cubes par jour actuellement – va augmenter fin 2018 d’environ 2,7 millions de mètres cubes grâce à la mise en place d’infrastructures de liquéfaction et de production électrique. Celles-ci sont cruciales pour le pays, qui continue d’importer plus de la moitié de ses besoins en hydrocarbures, principalement auprès de l’Algérie. »

Partenaires sûrs

Le patron de l’Etap mise également sur ses bonnes relations avec ses deux voisins pétroliers. Depuis des décennies, sa compagnie a développé des liens étroits avec l’Algérie et la Libye pour la gestion des pipelines transfrontaliers, mais pas seulement. « Nous avons plusieurs projets en développement au sein de la société mixte Numhyd, formée avec la Sonatrach algérienne, qui mène des projets extractifs des deux côtés de la frontière. Et nous développons le projet gazier et pétrolier offshore de Zarat, dans le golfe de Gabès, avec Joint Oil, une coentreprise tuniso-libyenne qui n’a pas été affectée par la situation politique à Tripoli », égrène Moncef Matoussi.

Grâce à ces projets, notamment gaziers, la Tunisie pourrait s’offrir une meilleure position sur la carte pétrolière. Mais pour que le pays fasse mouche auprès des investisseurs, il faudra réaliser de nouvelles découvertes importantes et donc de nouveaux projets d’exploration. Car avec les réserves actuelles, de faible dimension, les coûts d’extraction du baril tunisien sont peu compétitifs par rapport à ceux de concurrents régionaux tels que l’Algérie, la Libye ou l’Égypte.

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