Politique

Incurables présidents !

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19h54

Par  Marwane Ben Yahmed

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Muhammadu Buhari, à Berlin, le 14 octobre 2016.

Muhammadu Buhari, à Berlin, le 14 octobre 2016. © Markus Schreiber/AP/SIPA

Après plus de trois semaines de rumeurs, d’interrogations et d’inquiétude, le président béninois, Patrice Talon, a enfin quitté la France pour rejoindre Cotonou, le 18 juin.

Dès le lendemain, communiqué du gouvernement, lu devant la presse par le ministre d’État et secrétaire général de la présidence, Pascal Irénée Koupaki. « Il [Talon] lui importe d’informer ses compatriotes des détails de son état de santé tout en respectant une certaine pudeur propre à notre culture et à nos usages. Le président de la République a subi une intervention chirurgicale au niveau de la prostate. Une lésion a été découverte à un stade précoce, c’est cette lésion qui a nécessité une chirurgie mini-invasive permettant à ce stade une guérison sans recours ni à la chimiothérapie ni à la radiothérapie. À l’issue de l’opération, une complication digestive est apparue et a requis une deuxième intervention qui s’est également bien déroulée. »

Un exercice de transparence suffisamment rare pour être souligné. D’autant que la pathologie dont souffre Talon n’a rien d’anodin et aurait pu être dissimulée derrière les habituels « check-up » ou « opérations chirurgicales bénignes » qui nous sont d’ordinaire servis. Autre exemple de courage, en tout cas de sincérité, la révélation, il y a un an pile, par le leader de l’opposition zimbabwéenne, Morgan Tsvangirai, du cancer dont il était atteint.

La santé de nos chefs est un sujet épineux et sensible où règne la culture du secret, voire de l’omerta. Il en a toujours été ainsi, et on ne peut pas dire, hélas ! que la situation ait beaucoup évolué. Le cas du Nigérian Muhammadu Buhari, 74 ans, en est l’exemple le plus récent, mais aussi le plus caricatural. De longues semaines de séjour médicalisé en juin 2016, deux mois à Londres en février, rebelote en mai. De rares apparitions publiques au cours desquelles son affaiblissement sautait aux yeux. Son gouvernement clame encore qu’« il n’y a aucune raison de s’alarmer ». Une simple otite a même été évoquée au départ…

On disait la même chose au sujet d’Umaru Yar’Adua, décédé en 2010. Nous ne sommes donc pas obligés de les croire… Il a également fallu attendre la mort, fin mai 2016, du chef du Front Polisario, Mohamed Abdelaziz, pour apprendre qu’il souffrait d’un cancer du poumon depuis longtemps déjà. Et comment oublier également cet aide de camp du président Omar Bongo Ondimba, joint au téléphone début juin 2009 dans la clinique barcelonaise où OBO allait décéder trois jours plus tard et qui nous avait répondu que son patron était « en pleine forme et [faisait] même sa gym devant un match des Panthères » ?

 Mourir au pouvoir, comme le firent tant de nos baobabs politiques, n’est plus une option

Face à tant de mystère et parfois de mauvaise foi, la fabrique à rumeurs se déclenche inévitablement, qui se mue en macabre maelström digital sur les réseaux sociaux. La liste des présidents morts-vivants, c’est-à-dire dont le décès a été annoncé à tort, est longue comme un jour sans pain : de Paul Biya à Abdelaziz Bouteflika (au moins cinq fois depuis son ulcère hémorragique, en novembre 2005, y compris dans de très sérieux médias français), en passant par Idriss Déby Itno, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, José Eduardo dos Santos et même, plus surprenant compte tenu de l’âge de ses artères, Faure Gnassingbé ! Le fait que la quasi-totalité de nos chefs d’État soient soignés à l’étranger, en France, en Espagne, en Suisse ou au Royaume-Uni ne fait qu’ajouter au doute qui entoure la réalité de leur bulletin médical. Et en dit par ailleurs long sur la confiance qu’ils accordent à leurs propres structures de santé, dont ils ont pourtant la responsabilité depuis des lustres pour la plupart…

Ceux qui nous dirigent devraient pourtant savoir que les temps ont changé. L’opinion publique africaine, donc leurs électeurs, supporte de moins en moins petits ou grands arrangements, cachotteries et impunité. De la même manière qu’elle exige désormais bonne gouvernance et probité, elle réclame également plus de transparence. En la matière, c’est simple logique : nous parlons de la capacité réelle des uns ou des autres à diriger une nation. Mourir au pouvoir, comme le firent tant de nos baobabs politiques, n’est plus une option.

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