Religion
Le pape François, lors de son passage à Bangui, en Centrafrique, en novembre 2015.

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L’Église catholique d’Afrique dans la tourmente

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Société

Mœurs : la fin de la politique de l’autruche dans l’Église catholique ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:53

L’étal d’un vendeur de gadgets à l’effigie du Pape François, lors de la visite du Pape au Kenya en 2015. © Ben Curtis/AP/SIPA

Malgré les vœux de chasteté prononcés par les prêtres avant d’accéder à leurs fonctions, certains succombent parfois au péché de chair. Retour sur des mœurs de plus en plus dénoncées.

C’est un secret de polichinelle que, dans la plupart des pays subsahariens, il y a un grand écart entre la théorie et la pratique sur la question du célibat des prêtres. « Dans mon diocèse, je savais que seulement une petite minorité des prêtres était “sérieuse” sur ce plan-là. Ceux qui avaient des copines assumaient leurs relations avec elles en disant que d’un côté, il y a la doctrine, et de l’autre la vie », raconte un ancien coopérant européen dans un diocèse catholique guinéen.

« Dans la plupart des régions du Tchad, un homme n’est considéré comme pleinement adulte que lorsque ses enfants se sont mariés. C’est une pression considérable sur les épaules des prêtres tchadiens. Bien sûr, il y en a qui tiennent leurs vœux de chasteté, mais cela peut être extrêmement difficile pour certains d’entre eux », observe un religieux occidental implanté dans ce pays. Selon lui, « si les évêques et les cardinaux africains se font plus royalistes que le roi lorsqu’ils s’expriment sur ce sujet, c’est par peur que le Vatican leur coupe les vivres, mais aussi par orgueil, pour dire que les prêtres africains ne sont pas plus faibles que ceux d’autres régions du monde ».

« L’évêque est le premier maître à bord de son diocèse, rappelle un religieux de la RD Congo travaillant au Vatican. Tout dépend surtout du degré de publicité de l’affaire. Si la “faute” est discrète – un prêtre qui voit régulièrement une femme de temps à autre sans que cela s’ébruite –, son supérieur peut parfois fermer les yeux. Mais si le fait est su de la communauté catholique, il peut le muter ou le suspendre, notamment s’il y a des enfants. » Pour le jésuite Ludovic Lado, « certains évêques sont plus rigoureux que d’autres. Ce n’est pas toujours facile d’allier rigueur et charité en la matière, surtout s’il y a des enfants ».

Ouvrir les yeux

« Dans ces cas-là, les questions de mœurs deviennent des questions d’argent, puisque les femmes de prêtre demandent légitimement une aide financière au père de leur enfant, ce qui peut aussi entraîner d’autres dérives, économiques celles-là », précise Odon Vallet, qui connaît plusieurs cas, notamment au Bénin, où la fondation qui porte son nom est très active.

Jusqu’à la fin du pontificat de Jean-Paul II, en 2005, le Vatican fermait les yeux sur ces écarts, mais Benoît XVI, épaulé à Rome par le Guinéen Robert Sarah, ancien archevêque de Conakry, a lancé plusieurs opérations de « nettoyage » des diocèses les plus pécheurs en la matière.

La pédophilie existe en Afrique comme partout

La plus célèbre de ces opérations est celle ayant eu lieu en 2009 en Centrafrique, aboutissant à la démission de Mgr Paulin Pomodimo, archevêque de Bangui, et de Mgr François-Xavier Yombandje, évêque de Bossangoa (Nord-Ouest), car ils menaient une « double vie ». Au Bénin et en RD Congo, d’autres évêques sont « tombés » sur décision de Rome pour le même motif.

Mais il est un sujet encore plus sensible sur lequel les évêques du continent sont presque muets : celui de la pédophilie dans le clergé. Si un reportage télévisé de l’émission Cash Investigation, sur France 2, a mis en évidence la véritable omerta régnant à propos des suspicions de pédophilie du fait de prêtres et de religieux occidentaux sur le continent – en Guinée et au Cameroun, notamment – les épiscopats d’Afrique considèrent que leur clergé n’est pas concerné.

« Certains évêques du continent ont beau dire que ce sujet ne concerne que l’Occident dévoyé, qui a perdu tout repère, la pédophilie existe en Afrique comme partout, et dans le clergé africain comme partout ! » tempête Odon Vallet.

Un prêtre accusé doit faire face à la justice

« Ici comme ailleurs, le réflexe premier, tant décrié, a souvent été de chercher à protéger la réputation de l’Église et de procéder à des mutations pour étouffer les affaires. Mais les directives du Vatican sont désormais très claires, et les évêques doivent les appliquer : un prêtre occidental ou africain accusé de ce crime doit faire face à la justice. Ce n’est plus laissé à l’appréciation de chaque évêque », assure Ludovic Lado.

Cependant, parmi les prélats les plus importants du continent, seul Mgr Buti Tlhagale, archevêque de Johannesburg et un temps président de la Conférence des évêques d’Afrique australe (qui rassemble l’Afrique du Sud, le Botswana et le Swaziland), semble avoir pris le problème à bras-le-corps.

Depuis la mise en place, en 1996, d’un protocole d’action en cas d’accusation d’abus sexuel sur mineur commis par un membre du clergé, plus d’une quarantaine de plaintes ont été reçues dans les trois pays.