Entreprises & marchés

Portrait : Christo Wiese, le « baron blanc » de la grande distribution

Le milliardaire Christo Wiese s'est lancé dans les affaires à la fin des années 1960, avec des magasins de vêtements bon marché.

Le milliardaire Christo Wiese s'est lancé dans les affaires à la fin des années 1960, avec des magasins de vêtements bon marché. © Bloomberg via Getty Image

L’empire du self-made-man sud-africain rayonne des supermarchés d’Afrique aux magasins de prêt-à-porter de Londres. Mais il est aussi accusé d’abuser de sa position monopolistique et de perpétuer la « domination économique blanche »…

En 1979, Christoffel Wiese a racheté pour un million de rands la chaîne de supermarchés sud-africaine Shoprite. Trente-six ans plus tard, le chiffre d’affaires de l’enseigne est de plus de 110 milliards de rands (7,5 milliards d’euros). Elle compte plus de 2 600 magasins à travers quinze pays africains, ce qui fait d’elle le leader du secteur en Afrique. Grâce à ses participations – dans Shoprite mais aussi dans une kyrielle d’autres sociétés (voir p. 60), le businessman est, à 75 ans, l’une des premières fortunes du pays.

Marathon

Dans une économie qui tarde à s’émanciper de l’héritage de l’apartheid, « Christo » Wiese reste l’un des hommes d’affaires les plus entreprenants de la nation Arc-en-Ciel. Une performance qui entraîne dans son sillage certaines accusations, notamment celle de perpétuer la « domination économique blanche ».

Pour tous les hommes d’affaires dont la carrière se mesure en décennies, il y a des hauts et des bas. J’ai eu ma part des deux

Son ascension n’avait rien d’évident. À l’époque où il se lance dans les affaires, à la fin des années 1960, le marché est dominé par les familles Oppenheimer et Rupert, qui, par leurs groupes, respectivement Anglo American et Rembrandt, possèdent des participations dans pratiquement toutes les industries du pays. Les investissements de Christo Wiese, eux, se comptent sur les doigts d’une main, son principal actif étant Pep Stores, une chaîne de magasins de vêtements à bas coûts.

« Construire une entreprise n’est pas un sprint, mais plutôt un marathon. Vous devez penser sur une période de trente, quarante, soixante ans. Pour tous les hommes d’affaires dont la carrière se mesure en décennies, il y a des hauts et des bas. J’ai eu ma part des deux », tient-il à préciser, alors que son empire est aujourd’hui valorisé à plus de 100 milliards de rands.

Magnat de la grande distribution

Dans la distribution, pourtant, le succès est arrivé vite avec Shoprite, dont le chiffre d’affaires a connu une croissance impressionnante, mais aussi avec un large portefeuille d’autres enseignes, allant de l’épicerie locale en Afrique aux magasins de prêt-à-porter dans les quartiers huppés de Londres. En Afrique du Sud, il domine sans partage le secteur de la grande distribution, avec Shoprite et Pep Stores, mais aussi OK Bazar, racheté en 1999.

Actif à l’international, le Sud-Africain détient aussi 23 % du conglomérat Steinhoff International, propriétaire notamment de l’enseigne Conforama, bien implanté en Europe dans l’ameublement. Et il est également le principal actionnaire de Brait, qui a racheté en 2015 la chaîne de clubs de sport Virgin Active, filiale du groupe Virgin, et la société britannique New Look.

Wiese reste d’abord et avant tout un magnat de la grande distribution, circonspect à l’idée de se diversifier trop loin de son cœur d’activité. Interrogé sur ses intentions d’investir dans les secteurs de l’innovation ou des nouvelles technologies, prisés par d’autres investisseurs sud-africains en vue, tel que Koos Bekker, le patron de Naspers, Wiese se fait modeste. « Je n’ai aucune réticence, mais j’ai des connaissances très limitées dans ce domaine », explique-t-il depuis son bureau installé à Parow, dans la banlieue du Cap.

 Son empire s’appuie sur des bases qui ont toujours privilégié les intérêts des Blancs, et sa prédominance empêche d’autres acteurs de construire quoi que ce soit dans le secteur

Selon lui, la grande distribution utilise les technologies les plus récentes couvrant des domaines très larges, de la logistique à la tarification. « Il n’y a pas besoin d’acquérir des sociétés de haute technologie pour être dans la haute technologie ! » estime-t-il. Cette attitude prudente du tycoon du Cap s’explique sans doute par son expérience d’une diversification difficile dans un nouveau domaine avec son holding immobilier Tradehold, centré sur le Royaume-Uni, qui a connu une longue période de stagnation, même s’il affirme que ses performances s’améliorent.

Quant à Trans Hex (diamant) ou Pallinghurst (platine, acier et pierres précieuses), elles ont également du mal à se faire une place dans le paysage minier sud-africain.

Tensions internes

Même dans son activité de prédilection, la distribution, l’homme d’affaires est loin de faire l’unanimité, y compris parmi ses coactionnaires. Les opérations financières qu’il a promues ont parfois rencontré de vives oppositions. Celle de fusionner Shoprite et Steinhoff pour créer un géant continental a finalement fait chou blanc en début d’année. Les actionnaires minoritaires ont bataillé ferme contre ce projet, plus favorable selon eux aux gros actionnaires – et en particulier à Wiese lui-même, président et principal actionnaire des deux groupes – qu’aux deux sociétés et à leurs clients.

L’offre d’échange d’actions entre sa holding Pepkor, Brait et Steinhoff – d’un montant de 5,7 milliards de dollars – avait précédemment suscité des critiques similaires. « Ces opérations de fusion-acquisition entre sociétés détenues par un même actionnaire principal entraînent chaque fois une dilution de la part des minoritaires, et donc de leur influence », dénonce Theo Botha, l’un de ces « petits » coactionnaires, vent debout contre l’opération. Une affirmation qui irrite Christo Wiese, pour qui ces fusions auraient créé de la valeur, y compris pour les petits actionnaires.

« Baron blanc » en Afrique du Sud

En Afrique du Sud, Wiese est sur la sellette pour d’autres raisons. La Commission sud-africaine de la concurrence a ouvert en 2015 une enquête sur le secteur de la grande distribution, à la suite de nombreuses plaintes d’acteurs locaux du marché. Elle se penche notamment sur l’utilisation de baux exclusifs à long terme entre les promoteurs immobiliers et les chaînes de supermarchés, dont Shoprite, pour écraser fournisseurs et consommateurs, et sur le rôle des agents financiers dans ces accords. Selon Sipho Ngwema, responsable de la communication de la commission, ceux-ci agissent comme des barrières à l’entrée et à l’expansion dans les marchés.

La fortune de Christo Wiese est plus importante que celle des 10 millions de Sud-Africains les plus pauvres et il l’a construite grâce aux dépenses des plus démunis, en particulier de la communauté noire

Mais c’est surtout comme « baron blanc » que l’investisseur est vilipendé à Johannesburg. En 2016, Julius Malema, le leader du parti Economic Freedom Fighters (EFF) s’en est pris nommément au tycoon de la grande distribution. « La fortune de Christo Wiese est plus importante que celle des 10 millions de Sud-Africains les plus pauvres et il l’a construite grâce aux dépenses des plus démunis, en particulier de la communauté noire », a vitupéré le politicien radical, ancien dirigeant de la ligue de la jeunesse de l’ANC, exclu depuis du parti au pouvoir.

Je suis un commerçant. N’importe qui peut se lancer dans le commerce. Nous avons ouvert il y a quarante ans un magasin à Upington et maintenant nous en sommes là

Même son de cloche accusateur chez le porte-parole des EFF, Mbuyiseni Ndlozi : « Son empire s’appuie sur des bases qui ont toujours privilégié les intérêts des Blancs, et sa prédominance empêche d’autres acteurs de construire quoi que ce soit dans le secteur », affirme ce dernier. Christo Wiese n’est pas le seul patron blanc ciblé : le milliardaire Johann Rupert, propriétaire de la société financière Richemont et du fonds d’investissement Remgro, a également été mis en cause par Edward Zuma, le fils du président, et menace de saisir la justice.

« Old boys club »

Le premier actionnaire de Shoprite est l’un des rares hommes d’affaires blancs à s’insurger à haute voix – et sans la précaution d’un langage châtié – contre les attaques liées à la couleur de sa peau. Pour lui, il n’y a pas de monopole blanc sur le capital. « Je suis un commerçant. N’importe qui peut se lancer dans le commerce. Nous avons ouvert il y a quarante ans un magasin à Upington [dans le nord-ouest du pays] et maintenant nous en sommes là », tempête-t-il.

Selon lui, la richesse de la classe moyenne noire est en train de croître. « Si vous regardez les statistiques, vous verrez que la majorité de ceux qui achètent des maisons en pleine propriété sont des Noirs, assène-t-il. On peut ne pas être d’accord sur les idéologies et les politiques, mais on doit au moins se mettre d’accord sur les faits. »

Reste que, pour les syndicats et la gauche sud-africaine, les entrepreneurs comme Wiese ne se sont pas assez mobilisés pour s’adapter à l’ère postapartheid. D’après un rapport publié par la firme de recrutement Jack Hammer, en 2015, seulement 10 % des sociétés cotées au Johannesburg Stock Exchange sont dirigées par un Noir, et ce chiffre décline. Le document montre également qu’il n’y a que 21 % de Noirs dans les équipes dirigeantes.

Alors que le principal problème dans ce pays est la pauvreté, il semble que pour de nombreux politiciens, le problème, ce sont les riches !

Les sociétés de Christo Wiese ne font pas exception à cette règle. Elles sont dirigées par des hommes blancs, majoritairement afrikaans, comme il y a vingt ans. Le groupe est donc accusé d’entretenir l’« Old boys club » ou encore la « mafia de Stellenbosch », en référence au lieu de résidence favori des élites blanches, près du Cap.

Les énormes disparités entre les salaires des hauts cadres et ceux des employés de base sont également dénoncées. Ainsi, dans la galaxie Wiese, Whitey Basson a été payé 100 millions de rands lors de sa dernière année en tant que directeur général de Shoprite. « Il faut se rendre compte à quel point c’est difficile d’avoir une telle responsabilité. Le gouvernement, conspué pour sa mauvaise gestion des entreprises publiques ou mixtes, devrait bien le savoir, fait valoir Christo Wiese, pour justifier les bons émoluments de ses cadres dirigeants.

Alors que le principal problème dans ce pays est la pauvreté, il semble que pour de nombreux politiciens, le problème, ce sont les riches ! » Et l’actionnaire de Shoprite – qui préside par ailleurs l’Industrial Development Corporation, l’agence sud-africaine de développement – de regretter que les entrepreneurs ne soient pas suffisamment écoutés par le pouvoir politique.

Le problème avec les Sud-Africains, c’est qu’ils pensent toujours être uniques, alors que les problèmes auxquels ils font face sont finalement semblables à ceux des autres nations

Alors que bon nombre de ses investissements récents se font à l’étranger, Christo Wiese se défend de délaisser son pays : « Quand les entreprises atteignent une certaine taille dans une petite économie, elles ont besoin de nouveaux espaces pour se développer », explique-t-il. Le patron sud-africain reste optimiste pour la nation Arc-en-Ciel, où selon lui il est possible de trouver des solutions aux difficultés économiques pour faire redécoller la croissance (0,8 % attendu en 2017).

« Tous les pays du monde connaissent des aléas politiques et sociaux. Regardez ce qui s’est passé aux États-Unis [avec l’élection de Trump] et au Royaume-Uni [avec le Brexit]. Le problème avec les Sud-Africains, c’est qu’ils pensent toujours être uniques, alors que les problèmes auxquels ils font face sont finalement semblables à ceux des autres nations », assure-t-il.

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