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Diplomatie

Aurélien Agbénonci : « Nous ne voulons plus d’une diplomatie béninoise qui ne paie pas ses factures ! »

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19h46
Aurélien Agbénonci a passé la majeure partie de sa carrière au service des Nations unies.

Aurélien Agbénonci a passé la majeure partie de sa carrière au service des Nations unies. © Charles Placide pour JA

Après avoir recadré les objectifs et les dépenses hors des frontières, le ministre des Affaires étrangères béninois, Aurélien Agbénonci explique comment il compte rééquilibrer les relations internationales du pays.

D’humeur constante et d’un naturel souriant, aussi à l’aise à huis clos que lorsqu’il prend le micro pour s’adresser, tantôt en français, tantôt dans un anglais impeccable, au corps diplomatique qu’il réunit régulièrement, Aurélien Agbénonci, 58 ans, semble tout aussi rompu aux relations publiques qu’aux relations internationales. Normal. Après une année à la direction des programmes du Centre panafricain de prospective sociale (CPPS, créé par Albert Tévoédjrè), ce natif de Porto-Novo, juriste de formation, a passé la majeure partie de sa carrière au service des Nations unies.

Il a été représentant du Pnud aux Comores (1990-1993), au Burundi (1993-1996), au Cameroun (1996-1999), en Côte d’Ivoire (1999-2003), au Congo (2003-2008), au Rwanda (2008-2011), au Mali (2012-2013)… Et, pour finir, représentant spécial adjoint du secrétaire général de l’ONU pour la Mission de stabilisation multidimensionnelle intégrée des Nations unies en République centrafricaine (Minusca) d’avril 2014 jusqu’à sa nomination à la tête de la diplomatie béninoise, en avril 2016.

Il se fait fort de montrer que les « teasers » du Programme d’actions du gouvernement (PAG) ne sont pas mensongers puisque, déjà, le pays a recadré ses objectifs – et ses dépenses – à l’étranger, et que le « Bénin révélé » de Patrice Talon attire de nouveaux partenaires.

Jeune Afrique : Quels sont les grands axes de la nouvelle diplomatie béninoise ?

Aurélien Agbénonci : À l’heure du « nouveau départ », notre objectif est de redonner au pays ses lettres de noblesse. Ce qui a changé, c’est que nous voulons mettre en place une diplomatie de développement, qui aille à la conquête d’horizons nouveaux. Nous ne sommes plus dans le « donnez-nous », nous voulons « révéler » le Bénin au monde et faire revenir le monde au Bénin.

Et à quels pays vous adressez-vous plus particulièrement ?

Nous avons conservé nos amis traditionnels, la Russie, la Turquie, les États-Unis et les pays d’Europe occidentale, dont la France, bien entendu. Mais nous ouvrons dans le même temps nos horizons partout où des technologies et des investissements peuvent être trouvés.

Par exemple, nous sommes allés en Estonie. Certes, c’est un petit pays, mais il est champion du monde en matière d’e-gouvernement. Comme nous voulons moderniser notre administration, l’expérience estonienne en ce domaine est une source d’inspiration.

Nous sommes aussi allés en Arabie saoudite, et nous avons rencontré les représentants de la Banque islamique de développement à Djeddah. Patrice Talon y a d’ailleurs effectué la première visite d’État d’un président béninois depuis l’indépendance, et une ambassade d’Arabie saoudite doit bientôt ouvrir ses portes à Cotonou.

Certains se sont d’ailleurs inquiétés qu’elle ouvre surtout une porte à l’islamisme radical au Bénin…

Nous n’avons pas ces peurs-là au Bénin. Je vous ai parlé d’économie, pas de religion. Dans notre cas, ces deux choses ne vont pas ensemble. Tout est très clair entre nous, nos deux États sont majeurs et responsables.

Quels sont les pays du continent sur lesquels vous vous appuyez le plus ?

Nous appartenons d’abord à l’espace de la Cedeao, et notre président échange régulièrement avec la plupart de ses pairs. Mais, pour des raisons de proximité géographique et de liens économiques, on nous voit beaucoup plus au Nigeria. Or, l’an dernier, nous avons subi de plein fouet la récession économique de ce voisin, et c’est aussi pour cette raison que nous nous tournons vers d’autres partenaires.

Nous avons par exemple une relation de qualité avec le Kenya. Nous renforçons nos liens avec le Congo-Brazzaville, le Tchad ou encore le Gabon. Nous avons aussi des relations fortes avec le Maroc, qui est un partenaire majeur, ainsi qu’avec le Rwanda, reconnu en Afrique comme le pays qui a fait le plus de progrès en matière de développement économique et social.

Nous essayons de voir comment il a pu franchir des étapes dans des domaines aussi divers que la protection sociale, l’économie numérique, le développement à la base, etc. C’est la sagesse universelle que de suivre les premiers de la classe.

Dans le même temps, vous avez fermé plusieurs représentations diplomatiques. N’est-ce pas contradictoire ?

Au contraire. Pour atteindre notre objectif, il nous fallait réorganiser notre carte diplomatique. En arrivant aux affaires, nous avons trouvé une situation économique préoccupante, et notre priorité était de commencer par réduire le train de vie de l’État. Nous avons alors transformé certaines de nos ambassades en consulats généraux.

La fermeture d’une ambassade ne correspond pas forcément à un refroidissement des relations : nous avons fermé notre ambassade en Côte d’Ivoire, où nous conservons un consulat, mais nous restons tout aussi bons voisins et continuons de nous rencontrer souvent.

Si nous avons fermé celle qui nous représentait à Cuba, c’est pour privilégier une grande ambassade régionale au Brésil. De même, nous avons fermé celle de New Delhi parce que notre ambassade en Chine peut, depuis Pékin, couvrir nos intérêts en Inde.

Une diplomatie proactive, basée sur deux principes fondamentaux : la réactivité et l’indépendance

Par ailleurs, nous avons un réseau de consuls honoraires dynamiques. Notre choix s’est fondé sur la nécessité de ne pas vivre au-dessus de nos moyens. Nous ne voulons plus d’une diplomatie qui ne paie pas ses factures !

Une diplomatie réaliste et plus offensive ?

Pas plus offensive. C’est une diplomatie proactive, basée sur deux principes fondamentaux : la réactivité et l’indépendance.

Que répondez-vous à ceux qui reprochent au président Talon de n’avoir pas participé à de grands rendez-vous internationaux, notamment le sommet Afrique-France de Bamako et celui de l’Union africaine, en janvier ?

Il arrive que des impératifs internes prennent le pas sur ces grandes manifestations. Pour le sommet de Bamako, le président a dû y renoncer la mort dans l’âme, mais son calendrier était très chargé car nous venions de lancer notre grand Programme d’actions du gouvernement, dont il est le premier « vendeur » à l’étranger.

Cela étant, rassurez-vous, la relation entre Patrice Talon, Ibrahim Boubacar Keïta et François Hollande a toujours été cordiale, et elle le restera.

Que pensez-vous du retour du Maroc au sein de l’UA ?

C’est une excellente décision, que nous avons soutenue. On ne peut pas concevoir une Union africaine qui laisse sur le bord de la route un pays majeur. La famille est aujourd’hui réunie, nous sommes contents. Et je suis convaincu qu’on réglera ensemble la question du Sahara occidental une fois pour toutes. Entre frères, on trouve des solutions. – François-Xavier Freland


L’impact de la crise nigériane sur le PAC

Le volume de marchandises transitant par le Port autonome de Cotonou (PAC) s’est établi à 8,6 millions de tonnes en 2016, contre 9 millions en 2015. Cette baisse de 4,4 % tient principalement à la dévaluation du naira et à la décision, prise par le président nigérian, Muhammadu Buhari, d’interdire l’importation des produits alimentaires par les frontières terrestres afin de protéger l’industrie locale.

Entrée en vigueur en avril 2016, cette mesure a surtout frappé les importations de riz, d’huile, de pâtes, de jus et de conserves de fruits et légumes depuis le Bénin. Quant à la dévaluation du naira, elle a eu un impact considérable sur le marché de l’exportation de véhicules du Bénin vers le Nigeria, qui a chuté de 70 % en 2016, selon la direction générale des douanes béninoises.

Cette dernière observe par ailleurs que la moyenne des recettes douanières au PAC (qui représentent 80 % des recettes fiscales du pays) est passée de 1,5 milliard à 400 millions de F CFA par jour (environ 2,3 millions d’euros à moins de 610 000 euros) de 2015 à 2016.

Censée entrer en vigueur le 1er janvier 2017, la loi qui visait à interdire l’importation de véhicules d’occasion par voie terrestre promulguée par Abuja fin 2016 a heureusement été rejetée par les parlemen­taires nigérians, qui ont estimé que cette mesure était « anti­populaire » et qu’il était contre-productif de demander aux importateurs de véhicules d’utiliser la mer comme point d’entrée alors qu’il ne faut que trente minutes par la route pour les acheminer depuis Cotonou jusqu’à Lagos.

– Natacha Gorwitz

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