Elections

Transhumance : la France à l’heure africaine

Par

Samy Ghorbal est ancien journaliste de Jeune Afrique, spécialiste de la Tunisie.

Emmanuel Macron, candidat à la présidentielles françaises, après une rencontre avec la chancelière Angela Merkel, à Berlin, le 16 mars 2017.

Emmanuel Macron, candidat à la présidentielles françaises, après une rencontre avec la chancelière Angela Merkel, à Berlin, le 16 mars 2017. © Michael Sohn/AP/SIPA

Transhumance. Ce terme, emprunté au vocabulaire agropastoral, a longtemps servi à désigner avec condescendance les mœurs politiques africaines.

Les « transhumants » étaient ces élus ou ces dirigeants qui, faisant fi de l’étiquette sous laquelle ils avaient été élus, passaient avec armes et bagages dans le camp de l’adversaire. La course aux honneurs et aux postes. L’opportunisme, au mépris de la morale. Ces migrations périodiques se produisaient à l’approche ou au lendemain d’élections cruciales.

Clé de l’alternance

Longtemps la transhumance fut une spécialité sénégalaise. Elle a été la clé de l’alternance historique que vécut ce pays en février 2000, scellant la défaite du socialiste Abdou Diouf face à son éternel opposant, le libéral Abdoulaye Wade. Les ralliements de Moustapha Niasse et de Djibo Kâ, respectivement ancien Premier ministre et ancien ministre de l’Intérieur de Diouf, s’étaient révélés décisifs. Ces mœurs se sont fort bien acclimatées au Maghreb, au Parlement marocain comme à l’Assemblée constituante tunisienne, au point que certains ont songé à légiférer pour interdire cette pratique…

Les primaires « ouvertes » ont accouché des deux candidats les moins rassembleurs

La France de la Ve République, disciplinée par l’implacable mécanique du scrutin majoritaire à deux tours et organisée autour de l’immuable clivage gauche-droite, paraissait immunisée. Certes, il arrivait que des personnalités, marginalisées dans leur camp ou en fin de carrière, cèdent aux sirènes de l’ouverture. On se souvient de l’offensive menée par François Mitterrand auprès des centristes, au lendemain de sa réélection en 1988 : sept transfuges étaient venus garnir les rangs du gouvernement Rocard.

Ou des débauchages orchestrés par Nicolas Sarkozy après sa victoire de 2007 : Bernard Kouchner et Éric Besson avaient répondu à son appel. Mais ni Manuel Valls, pourtant courtisé assidûment, ni aucun autre poids lourd du PS n’avait osé franchir le Rubicon. Quel contraste avec aujourd’hui, où l’on voit toutes les digues rompre !

Le renouvellement de Macron

La politique française s’est mise à l’heure africaine. Emmanuel Macron, qui a endossé les habits de favori à la faveur des déboires de François Fillon, croule sous les ralliements. À gauche, c’est la débandade : Bertrand Delanoë, l’ancien maire de Paris, l’écologiste François de Rugy, candidat à la primaire de la Belle Alliance populaire, Robert Hue, ex-secrétaire général du Parti communiste, Daniel Cohn-Bendit, l’inspirateur de Mai 68, ont déclaré leur flamme au leader d’En marche ! Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense, vient de les imiter jeudi 23 mars, devenant ainsi, avec François Bayrou, la plus belle prise de guerre de Macron.

Au-delà de la sincérité des uns ou de l’opportunisme des autres, c’est la preuve que le système des partis est à bout de souffle

Ce dernier, qui ne veut pas apparaître comme le candidat de substitution du PS, a cependant fait savoir à quelques cadors de la majorité (Ségolène Royal, Marisol Touraine, Claude Bartolone et Jean-Marc Ayrault) qu’ils n’auraient pas leur place dans son dispositif en cas d’alternance, renouvellement oblige.

La mort des vieux partis

La transhumance a aussi commencé à droite : d’anciens ministres de Jacques Chirac, l’ex-directeur de campagne de Bruno Le Maire, plusieurs ténors de l’équipe d’Alain Juppé ont sauté dans le train d’En marche !

Ce ballet aurait été impensable il y a encore un an. Au-delà de la sincérité des uns et de l’opportunisme des autres, c’est la preuve que le système des partis est à bout de souffle. Les primaires « ouvertes » ont accouché des deux candidats les moins rassembleurs, François Fillon à droite et Benoît Hamon à gauche. Ils cumulent les handicaps, agissant comme un repoussoir pour les indécis et indisposant à l’intérieur de leur propre camp. Tous deux sont virtuellement éliminés du second tour, alors que Macron semble promis à affronter Marine Le Pen.

La débandade de la discipline partisane s’explique aussi par une raison plus profonde. Les clivages à l’intérieur des deux camps, artificiellement gelés depuis deux décennies, ont amené des courants d’idées irréconciliables à cohabiter au sein des mêmes appareils politiques. Aujourd’hui, la recomposition se fait, à marche forcée, pour le plus grand malheur des partis institutionnels. Et si la transhumance avait finalement au moins une vertu de clarification ?

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