Politique

Abdelouahed Radi : « Le Maroc a toujours besoin d’une monarchie parlementaire régulatrice »

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:41

Abdelouahed Radi à son domicile, à Rabat, le 20 février. © M’hammed Kilito/JA

Retour dans l’Union africaine, crise gouvernementale, leadership au sein de l’USFP, évolution démocratique du royaume… Le doyen des parlementaires passe en revue les grands dossiers du moment et rembobine plus d’un demi-siècle de carrière.

La politique, Abdelouahed Radi s’y est lancé avant même la création du Parlement, en 1963. Depuis cette date, il a été constamment réélu député de son fief de Sidi Slimane, où son père était caïd. Le doyen des parlementaires a donc vécu les dix législatures de la vie politique marocaine avec toutes ses péripéties et a côtoyé les grandes figures du mouvement national.

L’ancien ministre et ex-président du Parlement, toujours député, qui vient de publier ses Mémoires (Le Maroc que j’ai vécu, éd. Al Markaz Atakafi Lilkitab), a accepté de nous recevoir dans sa villa cossue d’un beau quartier de Rabat. Du haut de ses 82 ans, il revient pour JA sur les grands dossiers du moment et rembobine plus d’un demi-siècle de carrière. Entretien avec un dinosaure de la vie politique marocaine.

Jeune Afrique : Le Maroc vient de réintégrer l’Union africaine (UA), qu’il avait quittée en 1984, quand vous étiez ministre de la Coopération et qu’elle s’appelait encore OUA. Quel souvenir gardez-vous de cet épisode ?

Abdelouahed Radi : Ce sont les grandes retrouvailles entre le Maroc et le continent, même si le royaume n’a jamais quitté celui-ci et a toujours entretenu des relations bilatérales solides avec plusieurs pays africains. Le retrait de l’OUA avait résulté d’un complot financé par des ennemis de notre intégrité territoriale. Un complot que nous étions à deux doigts de déjouer, mais les circonstances ont joué en notre défaveur. D’ailleurs, le sommet de novembre 1984 devait initialement se tenir à Conakry, mais le décès de Sékou Touré et la période trouble que traversait alors la Guinée ont conduit à son déplacement à Addis-Abeba.

La situation actuelle du pays démontre que le parlementarisme ne peut pas résoudre tous les blocages

Je faisais effectivement partie de la délégation conduite par feu Ahmed Réda Guédira dans la capitale éthiopienne. Après que le conseiller royal a lu le message de Hassan II annonçant le retrait du Maroc, nous sommes directement rentrés à Fès pour rendre compte au roi. À la fin de la réunion, Hassan II m’a retenu et m’a demandé de retourner illico à Addis-Abeba pour transmettre des messages à plusieurs chefs d’État.

Quels messages et à l’adresse de quels chefs d’État ?

C’est un secret que j’emporterai avec moi dans ma tombe.

Est-ce à dire que vous ne dites pas tout dans vos Mémoires, que vous venez de publier ?

Bien sûr que non ! Il y a des secrets d’État que je ne peux pas divulguer. Et je ne voulais surtout pas évoquer des sujets susceptibles de créer un climat de tension, de nuire à des personnes ou à des groupes. Mon but n’est pas de dénoncer ou de régler des comptes, mais plutôt de présenter un témoignage aussi juste que possible. Je ne prétends pas pour autant écrire l’Histoire. J’assume une part de subjectivité dans tout ce que je raconte.

En quoi « le Maroc que vous avez vécu » est-il différent du Maroc que nous vivons aujourd’hui ?

Nous revenons de très loin ! Le Maroc de mon enfance, dans les années 1940, était rural, pauvre, colonisé. Depuis, notre pays a beaucoup évolué dans tous les domaines. Même s’il reste beaucoup à faire, nous avons énormément progressé en matière d’accès à l’éducation et à la santé, mais aussi en matière d’équipements et d’infrastructures. Il n’y a aucune comparaison possible entre le Maroc d’aujourd’hui, qui tient sa place dans le concert des nations, et celui de mon enfance.

N’y a-t‑il pas une période dont vous êtes nostalgique ?

Peut-être les deux années qui ont suivi l’indépendance. À cette époque, tout le pays travaillait main dans la main, solidairement et de manière désintéressée. Il y avait une grande conscience politique chez tout le monde, ce qui a permis de mener à bien de grands chantiers, comme la route de l’Unité, et de créer de grandes organisations, comme l’Union nationale des étudiants marocains [Unem]. Mais dès 1958, les divergences ont commencé à apparaître.

Les Marocains ne cherchent plus à changer le système, mais plutôt à y trouver leur place

Que pensez-vous de la nouvelle loi fondamentale adoptée en 2011, comparée à toutes les Constitutions qui ont régi le Maroc depuis 1962 ?

Il n’y a pas de Constitution parfaite. Mais celle-ci a le mérite d’avoir été précédée d’un débat et a été élaborée avec le concours des partis politiques, contrairement aux précédentes, qui avaient été rédigées par des étrangers. Ce n’est donc pas une Constitution octroyée mais négociée. Et la démocratie, c’est précisément la recherche du consensus.

Pourtant, cette Constitution ne consacre pas une véritable monarchie parlementaire, revendication longtemps portée par votre parti, l’Union socialiste des forces populaires (USFP), surtout du temps de Hassan II…

La Constitution de 2011 tend justement vers la monarchie parlementaire. Elle consacre le peuple comme source du pouvoir. Le Parlement est enfin devenu la seule institution législative. Il a vu ses prérogatives élargies, tout comme le gouvernement qui en est issu. Nous sommes donc dans un véritable processus démocratique, mais nous avons toujours besoin d’une monarchie parlementaire régulatrice. La situation actuelle du pays démontre que le parlementarisme ne peut pas résoudre tous les blocages.

Vous faites référence au blocage de la formation du gouvernement. Sauf que, justement, la pomme de discorde entre le PJD et le RNI, c’est votre parti, qui tient coûte que coûte à y participer.

Tout parti est légitimement fondé à vouloir participer à un gouvernement. Il n’y a aucune formation politique au monde dont la finalité ne soit pas d’arriver aux affaires. Personne ne choisit de bon cœur d’être dans l’opposition, ce sont les circonstances qui peuvent l’imposer.

Les circonstances ont déjà permis à l’USFP de décrocher la présidence du Parlement malgré son faible score aux élections (20 sièges). N’est-ce pas une compensation largement suffisante pour faciliter le processus de formation du gouvernement ?

Aucun parti n’a réussi à obtenir la majorité absolue lors des dernières législatives. Du coup, ils ont tous leur importance dans la formation d’alliances. Encore une fois, il est légitime que, dans le cadre de négociations, chacun cherche à obtenir ce qu’il peut.

Il faut reconnaître que notre formation n’a pas su se renouveler et faire émerger une nouvelle génération

Personnellement, je préfère me tenir à distance des tractations menées par le premier secrétaire, Driss Lachgar, qui a reçu les pleins pouvoirs de la commission administrative du parti. Il a du reste récemment déclaré que l’USFP renoncerait à participer au gouvernement si l’intérêt du pays l’exigeait. Mais c’est un sujet que je ne veux pas commenter plus avant.

Comment expliquez-vous le recul électoral de l’USFP depuis une quinzaine d’années ?

Il y a plusieurs explications. En tant que parti de gauche, l’USFP prône l’autonomie de l’individu. Une telle approche n’est pas évidente dans une société patriarcale, traditionaliste, où, de surcroît, la religion tient une place importante. En voulant insister sur l’autonomie de l’individu, nous nous sommes retrouvés en déphasage par rapport aux attentes profondes, voire inconscientes, des gens.

La psychologie des Marocains a également beaucoup changé, puisque, n’ayant plus à se battre pour la démocratie, ils ne cherchent plus à changer le système, mais plutôt à y trouver leur place. L’USFP a également fait les frais de son passage au pouvoir : notre électorat pensait que nous avions une baguette magique et que nous résoudrions tous les problèmes en cinq ou dix ans. Mais il y a aussi les changements qu’a connus l’USFP elle-même. Les militants qui ont fait la renommée de notre parti sont tous morts ou retraités. Et il faut reconnaître que notre formation n’a pas su se renouveler et faire émerger une nouvelle génération.

Vous admettez donc un problème de leadership au sein de l’USFP. Que pensez-vous du bilan de Driss Lachgar à sa tête ?

No comment ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que Driss Lachgar a été élu démocratiquement premier secrétaire lors d’un congrès dont j’étais le président du comité organisationnel tout en étant premier secrétaire sortant.

Le soutiendrez-vous s’il brigue un nouveau mandat ?

Je n’ai pas à vous dévoiler mes intentions. Je suis partisan du vote à bulletins secrets, que je considère comme une condition sine qua non d’une compétition sereine entre personnes civilisées.