Politique

Face au « national-égoïsme » de Trump

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Donald Trump, à l'Andrew Air Force Base dans le Maryland, le 3 février 2017. © Andrews Air Force Base

"La sagesse commande d’attendre que Donald Trump ait bouclé ses cent premiers jours d’exercice du pouvoir avant de se prononcer sur lui. Quel président fera-t-il ? A-t-il une chance de réussir ? Ou bien va-t-il dans le mur ?"

J’ai écrit cela en substance ici même la semaine dernière et j’ai la ferme intention d’observer cette règle de prudence.

Mais je ne m’interdis pas de débattre avec vous de l’attitude que nous devons adopter, dès maintenant, pour faire face à Trump : il existe et agit ; il nous nargue et même nous défie.

Nous, c’est le monde entier, à commencer par son propre peuple.

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1) Les Américains

L’un des prédécesseurs de Trump a dit de son pays qu’il était « la nation indispensable ».

Il voulait souligner son importance sur l’échiquier international et dire que, sans elle, le monde ne serait pas ce qu’il est.

C’est exact. Mais, hélas, les Américains ont, depuis le 20 janvier, un président et une administration qui disposent d’une majorité dans les deux chambres. Ils prétendent faire de leur pays une forteresse et imposer au reste du monde un « national-égoïsme » caractérisé.

De ce fait, « la nation indispensable » est en train de devenir, à l’échelle internationale, une dictature inacceptable.

Que faire ?

Je propose que nous considérions la (petite) majorité d’Américains qui a refusé de voter pour Trump comme nos alliés. Et, avec eux, les contre-pouvoirs que sont la justice et la presse des États-Unis, les grands patrons de multinationales, les intellectuels et même Hollywood.

J’y ajoute le Parti démocrate, rejeté dans l’opposition, des élus du Parti républicain et les indépendants.

Par notre résistance au « national-égoïsme » de leur nouveau régime, nous pouvons aider ces contre-pouvoirs à se débarrasser, au plus tard dans quatre ans, de l’énergumène que le vote du 8 novembre 2016 a installé à la Maison-Blanche.

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2) Les Africains

Nos dictateurs et semi-dictateurs sont soulagés d’avoir été débarrassés de Barack Obama ; ils accueillent avec faveur Donald Trump, qui leur ressemble et les laissera sévir en paix.

Chacun d’eux, à sa manière et selon son tempo, lui fera allégeance.

Tous les autres Africains, vous et moi – un milliard d’hommes et de femmes –, s’ils ne se font pas remarquer par des comportements hostiles, seront ignorés : pour Trump et son administration, ils n’existent pas.

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3) Les Européens

Donald Trump a félicité les Britanniques d’avoir décidé de quitter l’Union européenne et ne cache pas son souhait de voir cette Union se disloquer. La Première ministre du Royaume-Uni, Theresa May, a cru bon, en accord avec la reine, de l’inviter. La perspective de sa visite hérisse la majorité des Britanniques…

Il s’attaque déjà à l’euro, qu’il considère comme un Deutsche Mark qui a pris un autre nom, mais aussi à l’Allemagne et à sa chancelière, dont il pense qu’ils sont les maîtres de l’Europe unie et, à ce titre, capables de lui tenir tête.

L’enjeu des prochains mois : l’Union européenne resserrera-t‑elle les rangs devant l’hostilité de l’administration Trump ? Ou bien les Européens se diviseront-ils en deux camps : celui de la résistance et celui de la collaboration ?

On se prend à regretter que cette Europe n’ait pas à la tête de l’un de ses grands pays un Charles de Gaulle.

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4) Le monde musulman

Cinquante-sept pays sont peuplés en majorité de musulmans et, sur les 7,5 milliards d’êtres humains, 1,750 milliard se réclament de cette religion.

On prévoit que les musulmans seront très bientôt 2 milliards sur une population mondiale de 8 milliards, soit le quart de l’humanité.

Plus d’une fois, alors qu’il n’était que candidat, Trump avait déclaré : « Je pense que l’islam nous hait. » Et avait promis d’interdire l’entrée du territoire américain aux musulmans.

Devenu président, il est passé à l’acte et a engagé ce que l’on peut considérer comme un « choc des civilisations ».

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Par décret présidentiel du 27 janvier, il n’a cependant interdit l’accès au territoire américain qu’aux citoyens musulmans de sept pays : la Libye, la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Yémen, la Somalie et le Soudan.

Ces derniers ne rassemblent au total que 220 millions d’habitants (12,5 % des musulmans).

Notez que les ressortissants non musulmans, minoritaires, de ces pays pourront, eux, être admis.

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Le Canard enchaîné, hebdomadaire satirique français, accuse Trump de confondre politique et business, tableau éloquent à l’appui (voir ci-dessous).

Nul ne sait qui a arrêté la liste des sept pays, ni sur quels critères ils ont été choisis. Ce que nous savons, en revanche, c’est que l’argument selon lequel Trump et ses acolytes protègent les États-Unis du terrorisme ne tient pas une seconde.

Le décret trumpien anti-immigration a créé plus de problèmes qu’il n’en a résolu et a suscité, aux États-Unis, en Europe, dans la plupart des pays évolués et démocratiques, des réactions de désapprobation et d’indignation.

Mais, vous l’avez noté, aucune réaction des pays musulmans ; aucune protestation, aucune marque de solidarité avec les sept pays visés.

L’Iran, lui, a instauré la réciprocité.

Le silence gêné et craintif de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), qui compte cinquante-sept membres, sous la direction de l’Arabie saoudite et de la Turquie, donne crédit à l’argument selon lequel les gouvernements des pays musulmans sont les satellites des États-Unis. Quels que soient les dirigeants de l’Amérique et quoi qu’ils fassent ou disent.

Quant à Trump, il a donné aux jihadistes de l’« État islamique » et d’Al-Qaïda l’argument dont ils avaient besoin.

A-t-il conscience qu’avec leurs sympathisants ils rassemblent moins de un pour mille des musulmans et que sa décision rejette vers eux tous les autres ?

*

La résistance aux outrances de Trump viendra peut-être d’Europe ou de certains des pays de l’Union européenne. Mais plus certainement de Chine et d’Iran, car ces deux pays sont l’objet des noirs desseins du nouveau président des États-Unis.

Il ouvrira incessamment un autre front : celui de l’ONU et de ses agences, auxquelles il retirera tout ou partie du financement américain.

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