Culture

Musique : Jupiter, le pionnier de l’afrobeat congolais, en tournée européenne

Charismatique inventeur de l’afrobeat congolais, le bofenia rock, le « Général rebelle » poursuit son métissage musical volcanique dans un nouvel album, Kin Sonic, qu’il défend en tournée.

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Mis à jour le 9 février 2017 à 16:34

Jupiter au WOMADelaide, un festival de Word Music en Ausrtalie, mars 2015. © Beaver on the Beats/Flickr

Une silhouette filiforme, dégingandée, se hisse mollement sur la scène du Studio de l’Ermitage, à Paris, puis s’installe sans hâte derrière le micro et deux hauts tambours. Jupiter Bokondji semble toiser le public dans la salle comble, le regard dissimulé dans l’ombre d’un chapeau mou. Le « Général rebelle », amateur de costumes délirants, porte ce soir-là une sorte de long manteau turquoise en cuir.

Un style unique

Derrière lui, c’est carnaval. Béret militaire, drapeau du Congo Kinshasa en guise de foulard, lunettes d’aviateur, débardeur ultramoulant… chaque musicien impose son style, la palme de l’extravagance revenant au batteur, Montana Kinunu, qui porte un masque de catch (et le gardera durant tout le concert). Les quelque 200 spectateurs piaffent, curieux d’entendre les titres du nouvel album, Kin Sonic, qui doit être commercialisé le 3 mars et dont certains morceaux sont déjà en écoute sur le Net.

La culture, c’était seulement pour le monde des “évolués” après la colonisation, c’est resté chasse gardée. »

Quand soudain, sur un signe de tête du patron, Montana défouraille en solo. Après trois minutes de salves nourries, toute l’escouade entame un tir de barrage avec un nouveau titre, « Hello », en lingala de Kinshasa. L’heure n’est plus à la nonchalance. Rythmique afrobeat incroyablement dense, guitare électrique saturée, basse sensuelle et groovy, cris fous et rires hystériques… Le morceau, typique du style bofenia rock inventé par Jupiter et qui s’inspire d’un rythme propre à son ethnie mongo, terrasse le public en un temps record.

De la France à l’Autriche

Le concert est l’un des tout premiers d’une tournée européenne fournie qui va amener le groupe jusqu’à cet été dans une vingtaine de villes françaises, mais aussi en Belgique, en Autriche et en Allemagne. C’est une société française, Zamora, qui a géré les dates de concert et la production du nouvel album (enregistré à Paris). Pourquoi celui qui est parfois surnommé « monument vivant » dans son fief de Lemba, son quartier de la capitale congolaise, s’est-il ainsi recentré sur l’Europe ?

« Au temps de nos parents et de la colonisation, des structures existaient, explique le chanteur. Puis tout a été supprimé lorsqu’ils se sont libérés. La culture, c’était seulement pour le monde des “évolués”, c’est resté chasse gardée. Donc pendant longtemps les Congolais ont considéré que ce n’était pas pour eux, ou pas assez sérieux. Kabila a représenté un espoir, mais les structures d’enregistrement, de production, de diffusion commencent seulement à se mettre en place dans le pays. Pour l’heure ce n’est pas assez solide, nous n’avons pas suffisamment de festivals pour gagner notre vie, il n’y a pas de marché, et beaucoup d’artistes comme moi sont obligés d’aller chercher à l’extérieur. » On pense à son compatriote Werrason, qui a travaillé avec la société parisienne JPS Production, ou à Fally Ipupa, lié à Obouo Music, établie à Londres.

Dur à cuire

Jupiter Bokondji, interviewé quelques jours avant le concert, semblait un peu plus décharné que d’habitude. La faute peut-être à une crise de paludisme féroce qui l’a éloigné de la scène cet hiver. Mais il en faut plus pour terrasser ce dur à cuire qui a résisté à tout. D’abord à son père, attaché d’ambassade en République démocratique allemande. Le fonctionnaire voyait d’un très mauvais œil la passion tardive de son fils Jean-Pierre (véritable prénom de Jupiter) pour la musique, considérée comme « un truc de voyou ».

« Je suis né en RDC, mais j’ai grandi en RDA. À 16 ans, je suis revenu à Kinshasa, c’était très dur, un monde de misère que je n’imaginais pas. Dans ma chambre, j’ai découvert un tam-tam : c’était ma grand-mère, guérisseuse, qui m’en avait fait cadeau. C’est de là que tout est parti. » Le fils de l’attaché d’ambassade quitte la maison pour faire de la musique, animant notamment des cérémonies de deuil dans le pays. « Je suis devenu un “voyou”, mais un voyou philosophe… car cette expérience m’a permis de découvrir le nombre incroyable d’ethnies qui composent le Congo. Il y a en a près de 450… avec 250 dialectes ! »

Lente reconnaissance internationale

Fan de Claude François, des Jackson Five, de James Brown, le jeune Jean-Pierre s’immerge dans un patrimoine musical inconnu et immense, qu’il compare à la forêt tropicale qui traverse le pays. Et cet alchimiste du son fait des rapprochements. « Je voyais des liens évidents partout, j’ai commencé à faire des mélanges. Les gens n’ont pas compris, ils m’accusaient de faire de la “musique de Blancs”, j’ai dû m’imposer. C’était dur comme de creuser dans un rocher. Il fallait sans cesse expliquer. »

L’explication durera trente ans. Car cette tête dure de Jupiter doit affronter un phénomène durable, l’hégémonie de la rumba congolaise, du sebene et de sa déclinaison contemporaine, le ndombolo. C’est de l’étranger que viendra la reconnaissance. D’abord grâce à un documentaire, La Danse de Jupiter, en 2006, réalisé par les Français Florent de La Tullaye et Renaud Barret, les mêmes réalisateurs qui lanceront plus tard la carrière internationale du Staff Benda Bilili grâce à un autre film.

Ensuite une sélection pour Africa Express, structure montée par la pop star anglaise Damon Albarn pour amener artistes occidentaux et africains à collaborer. Ce qui propulsera Jupiter & Okwess sur de nombreuses scènes européennes et créera un lien amical et musical durable entre le Kinois et le Londonien.

Gagner le cœur des Congolais

« Les Congolais ont fini par s’intéresser aussi à ce que nous faisions », sourit le quinquagénaire. Peut-être parce que lui-même n’a jamais cessé de s’intéresser aux Congolais. Son dernier album convoque de multiples rythmes (mutuashi, loyenge, iyaya…), d’innombrables langues (tshiluba, kiyansi, lingala, français…), comme pour fédérer une population trop divisée. Resté à Kinshasa durant la guerre civile (quand des membres de son groupe fuyaient en Europe), Jupiter a gagné le respect de ses compatriotes.

Lui qui a été secrétaire particulier, « mais non officiel », d’un ministre de Mobutu imagine toujours jouer sur sa popularité pour briguer un siège de député. Et il voit avec optimisme la transition en cours dans le pays. « Personne ne veut le chaos. Si tout ça capotait, ce serait un désastre pour les générations futures », souligne-t-il d’une voix grave, avant d’ajouter sur un ton mystérieux : « Je crois à la conscience. »

Mais si Jupiter pense souvent à la politique, et s’il délivre de nombreux messages plus ou moins cachés dans ses textes, elle reste secondaire pour lui, seulement un moyen. « Ma mission, c’est d’ouvrir des portes. Nous avons une richesse musicale inépuisable, mais inexploitée. » Et l’on se dit, en écoutant ce vieux loup de scène, qu’il a fini par marcher sur les pas de son père. Il est lui-même devenu l’un des meilleurs représentants du pays, ambassadeur de la créativité congolaise.


COCKTAIL ÉRUPTIF POUR KIN SONIC

Jupiter n’en finit pas de s’inventer, composant dans des univers musicaux inexplorés et s’inspirant de son histoire, celle aussi de tous les congolais.

Avec Kin Sonic, Jupiter perfectionne et étend sa palette. D’abord dans les textes. Philosophe, il fustige l’injustice, qui nourrit la rancœur et attise les conflits, sur le titre « Bengai Yo ». Tribun employant volontiers la métaphore, il dénonce ce roi qui organise son mariage avec l’argent du peuple, sans l’inviter à la cérémonie (« Benanga »)… Chacun pouvant reconnaître qui il veut derrière l’accapareur des deniers publics.

Alterner les cadences musicales

Mais, comme à son habitude, la star à la voix caverneuse et éraillée joue plus le chef d’orchestre que le leader vocal, laissant volontiers le micro à ses partenaires du groupe Okwess. C’est d’ailleurs le bassiste, Yende Balamba, qui offre le moment d’émotion le plus intense en interprétant une ballade lancinante, « Pondjo Pondjo », qui invite au dénuement pour vivre heureux. Une petite pause bienvenue dans un album tout en transe.

Pièce montée musicale jouant sur la superposition de riffs, de voix, du meilleur des styles africains et occidentaux, Kin Sonic porte le bofenia rock à son apogée, créant une rumba mutante à l’énergie communicative.