Société

Immigration : mort à Venise…

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Mis à jour le 10 février 2017 à 08h17

Par  Fawzia Zouari

Un enfant venu de Syrie, assis dans un bus, arrive dans le camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, à Chypre, le 4 février 2017.

Un enfant venu de Syrie, assis dans un bus, arrive dans le camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, à Chypre, le 4 février 2017. © Petros Karadjias/AP/SIPA

Quel vacarme, ces jours-ci ! Entre cette Amérique de Trump qui vocifère contre les musulmans, cette France qui bruit de scandales préélectoraux, la coupe d’Afrique et ses supporters en folie, le Moyen-Orient et la furieuse clameur des chars ! Comment, au milieu de tout cela, entendre encore la voix de ceux qui souffrent et meurent, ignorés des puissants et vilipendés par leurs semblables ?

Je pense, bien sûr, à ce qui s’est passé le 21 janvier à Venise, où Pateh Sabally, un Gambien de 22 ans, s’est noyé dans l’indifférence générale, quand ce ne fut pas sous les quolibets des passants : « C’est une merde », « Allez, rentre chez toi », « Laissez-le mourir ! »

Je ne vais pas m’ériger en donneuse de leçons à l’adresse des Occidentaux. Ce sont leurs propres valeurs d’accueil et de fraternité qu’ils piétinent, en l’occurrence. Je ne vais pas, non plus, opposer à la tragédie des migrants les discours politiques, ni les analyses des experts, ni la solidarité entre peuples mise à mal par le terrorisme jihadiste. Non. Contre cette tragédie, je voudrais faire entendre la voix des artistes, même ténue, même utopique.

Migrer désigne d’abord une dynamique du voyage, l’envie d’abolir les murs, un exercice d’altérité. »

Cette voix qui continue envers et contre tout à redire la gloire de la migration et pas seulement ses misères. À rappeler que migrer désigne d’abord une dynamique du voyage, l’envie d’abolir les murs, un exercice d’altérité. Ces motifs qu’exprime la belle initiative d’une Tunisienne, Lina Lazaar, activiste culturelle, qui affrétera en mai prochain un bateau pour amener les artistes de la Biennale de Venise – oui, Venise ! –, vers la Tunisie, en passant par Lampedusa. Lina veut démontrer que le Sud fut aussi une terre de refuge et entend illustrer la migration à l’envers.

« Je ne referai peut-être pas le monde, mais je participerai à ce qu’il ne se défasse pas. – Albert Camus »

Je pense aussi à l’idée d’un collectif parisien qui s’est rassemblé les 28 et 29 janvier au centre Georges-Pompidou, à Paris, pour rédiger une Constitution migrante représentant ce « peuple qui manque », cette « communauté des vies migrantes et perdues en Méditerranée ». L’objectif de cette Constituante est de témoigner et d’identifier les responsabilités de chacun. Concrètement : « Chacun des membres de cette assemblée est amené à proposer un article qui sera négocié, amendé avant d’être adopté ou rejeté à l’issue de ces deux jours. Trois scribes ressaisiront en direct les propositions d’articles et les discussions collectives pour aboutir à un brouillon de la Constitution. Le texte final ne s’interdit aucun possible linguistique, aucun écart, il est le lieu de nos langues – poétiques, philosophiques, techniques, politiques. »

Du rêve ? De la pure théorie ? Et alors ? Albert Camus disait en parlant de son métier de romancier : « Je ne referai peut-être pas le monde, mais je participerai à ce qu’il ne se défasse pas. » À quoi d’autre s’accrocher en ces temps de xénophobes fous, de cyniques sans cœur et d’identitaires meurtriers ? Et qui, à part les artistes-rêveurs, peut aujourd’hui, en toute légitimité, se pencher sur le corps de Pateh Sabally et prier pour son âme ou tout simplement lui rendre hommage ?

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