Politique

Mission inachevée

Au pouvoir depuis une semaine, Donald Trump, le nouveau président des États-Unis, occupe la scène et accapare l’attention des médias. Il les provoque, les égratigne, et, trouvant en lui un « bon client », les médias surréagissent. Pas toujours avec sang-froid et pondération.

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Mis à jour le 2 février 2017 à 12:08
Béchir Ben Yahmed

Par Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il fut président-directeur général du groupe Jeune Afrique jusqu'à son décès, le 3 mai 2021.

Entrée du président Adama Barrow dans Serrekunda, au sud-ouest de la capitale, le 26 janvier 2017. © SYLVAIN CHERKAOUI/AP/SIPA

Cela étant, tranquillisez-vous, je ne vous infligerai pas une dissertation de plus sur Donald Trump, ses paroles et ses actes.

Quelques mots seulement, avant de passer à une évolution africaine positive.

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Vous savez comme moi que Donald Trump est très différent des politiciens classiques. Il se permet de dire et de faire ce que ces derniers n’osent même pas envisager, et a entrepris de détruire tout ce que son prédécesseur immédiat a construit, de faire le contraire de ce qu’ont fait tous les présidents américains depuis trente ans.

Il tient ses promesses électorales et s’engage dans la voie que le candidat Trump a explicitement tracée, souvent avec outrance. Ses premiers succès dans ce chemin l’encourageront à « y aller » résolument, à défier la terre entière s’il le faut.

Pour ma part, je crois sage de lui donner du temps, de le laisser parler et agir, développer ses bons et ses mauvais arguments, mettre en pratique ce qu’il pense être salutaire pour son pays. Laissons-le achever ses cent premiers jours au pouvoir avant de tirer une première conclusion.

D’ici au mois de mai, Donald Trump se sera dévoilé, et nous serons à même de vous dire alors quel président il se révèle être, quelles chances il a de réussir ou s’il va dans le mur… En attendant, gardons à l’esprit ce proverbe chinois : « Les balais neufs balayent toujours très bien. »

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À Addis-Abeba, siège de l’Union africaine (UA), s’est tenu le « sommet » des 30 et 31 janvier. Les chefs d’État africains ont, à cette occasion, salué le retour, parmi eux et au sein de l’Union, du Maroc, après plus de trente ans d’absence, et élu le successeur de la décevante Nkosazana Dlamini-Zuma à la présidence de la Commission de l’UA.

Alpha Condé, président de la Guinée, a pris le relais d’Idriss Déby Itno, son homologue tchadien, pour assurer la fonction de président en exercice de l’Union.

Mais, dans les coulisses du sommet, on a surtout parlé du changement intervenu en Gambie, où un régime voué à la démocratie vient de remplacer une détestable dictature qui se sera maintenue vingt-deux ans.

Il est bien connu que les pays qui finissent par se libérer, avec ou sans aide extérieure, d’une longue dictature mettent des années, voire des décennies, à s’en remettre. C’est encore plus vrai lorsque ces pays ne sont pas des nations solidement constituées.

La Somalie, l’Irak, la Libye sont la triste illustration de cette vérité historique ; miraculeusement, le Burkina semble, jusqu’ici, échapper à ce sort.

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Je dis cela en pensant à la petite Gambie, qui vient de se libérer de son dictateur : Yahya Jammeh. Elle doit cette heureuse issue à la candidature unique, pour la première fois réussie, présentée par l’opposition, à une chance inespérée et à l’aide décisive que lui a apportée son organisation régionale, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

L’opinion africaine, très hostile aux présidences à vie et très favorable à l’évolution vers la démocratie, a pesé sur le comportement des uns et des autres. Puisse-t-elle peser de tout son poids pour obtenir le départ des autres Jammeh de notre continent.

Mais ce sont la détermination, l’intelligence et l’unité (apparente) d’action des quinze chefs d’État de la Cedeao qui ont été décisives.

Ils ont résolument poussé le dictateur vers la sortie, lui fermant toute autre issue, et ont su conjuguer diplomatie et pression militaire.

Je sais que beaucoup d’Africains et de connaisseurs de l’Afrique leur reprochent d’avoir aidé Jammeh à s’envoler vers une retraite dorée en emmenant ses proches et en emportant des cargaisons entières de biens volés à la Gambie.

C’est injuste et même rageant. Mais c’était un moindre mal et, pour ma part, je les approuve.

Ils ont ainsi évité une guerre, voire une guerre civile, avec ses incertitudes, son cortège de pertes humaines et de destructions. La Gambie et la Cedeao ont moins perdu en laissant filer le dictateur qu’en l’acculant à combattre.

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Avant Jammeh, il y a plus de trente ans, un autre dictateur africain, qui s’était rendu maître du Tchad et y avait semé la terreur, avait pu s’enfuir avec la caisse : l’argent du pays, plusieurs milliards de francs CFA, dérobé à la Banque centrale, et un C-130 chargé de biens volés.

Le Cameroun et le Sénégal l’ont accueilli et lui ont laissé son butin (à l’exception du C-130).

Mais, avec beaucoup de retard, Hissène Habré a fini par être rattrapé par son passé et ses crimes ; il a été jugé et finira sa vie en prison.

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Je pense, pour ma part, que Yahya Jammeh, lui aussi, un jour ou l’autre, devra répondre de ses actes ; viendra le moment où il passera en jugement. Au lieu de le protéger, le Coran, qu’il exhibe à tort et à travers comme un talisman, aidera à le faire passer devant la justice des hommes…

Adama Barrow, nouveau président de la Gambie et le premier à être démocratiquement élu au vrai sens du terme, a dit : « L’économie est notre priorité numéro un. Nous avons besoin d’experts dans tous les domaines pour élaborer un plan de reconstruction de notre économie et nous dire comment aller de l’avant. »

Il a bien raison, et la mission de la Cedeao n’est donc pas terminée. Son devoir, comme celui de l’UA, est d’obtenir pour la Gambie une aide financière qui lui permette de reconstruire son économie.

On le lui doit comme « bon de sortie » de la dictature et cadeau de bienvenue parmi les démocrates.

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La Banque africaine de développement (BAD), ceux des pays africains et musulmans qui en ont les moyens, la communauté internationale devront se mobiliser pour faire des dons (et non des prêts).

Ce serait la dot du mariage de la Gambie ! Et la condition pour que ce nouvel État démocratique qui vient de naître en Afrique soit viable.