Culture

Meriem Chabani, une vision engagée de l’architecture dans les pays en développement

Cette jeune architecte engagée, née à Alger, préside New South, une association qui veut remodeler les villes des pays en développement, en respect avec les mœurs des habitants. reconstruit les villes en développement

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Mis à jour le 10 février 2017 à 13:26

Meriem Chabani dans les locaux parisiens de son agence TXKL. Son projet : proposer aux « pays du Sud » une architecture moderne mais fidèle à leurs traditions. © Frédérique Jouval pour JA

Le rendez-vous est donné dans un bar au cœur du Faubourg-Saint-Denis, à Paris, un lieu vivant, fantasque, à son image. En retard de quelques minutes, elle commande un jus de pamplemousse et ajuste ses énormes lunettes. Meriem Chabani est d’une vitalité sans contrôle, bavarde, passionnée. Une fougue à la hauteur de son projet : cette architecte de 27 ans « voudrait changer le monde », ou plus précisément modifier notre façon d’habiter le monde.

À l’origine de cet engagement ? La frustration de vivre en banlieue. « Vitry-sur-Seine et son désert de laideur m’ont asséché le cœur », confie avec tristesse la jeune femme, qui a grandi dans le Val-de-Marne et en garde le souvenir d’espaces désespérément clos, confinés. Un urbanisme qui contraste avec son Alger natale, qu’elle quitte peu après sa naissance en pleine décennie noire. « Mes parents voulaient s’assurer que ma future petite sœur et moi vivrions en sécurité », raconte-t-elle.

En Éthiopie, on ne peut pas penser des logements sans prévoir des espaces de repos dans chaque pièce, comme il est de coutume.

Après un bac scientifique (mention très bien), Meriem se forme à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais. Elle débute ensuite à l’agence d’urbanisme Lambert-Lénack, où elle s’intéresse à l’aménagement des zones sensibles en banlieue, dans la commune de Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis. Création de parcs, transformation des axes de circulation, enfouissement des déchets… Elle veut remettre du vert, de la vie, de la dignité au cœur du béton des tours HLM.

Reconstruire dans le respect des cultures 

Pour Meriem Chabani, la clé du mieux-vivre ensemble tient surtout dans l’espace libre donné aux habitants. Elle s’inspire de la réhabilitation de la tour Bois-le-Prêtre, un grand immeuble de logements sociaux du 17e arrondissement de Paris, réalisée par le cabinet Lacaton-Vassal. Sa démolition avait été envisagée, puis abandonnée pour un projet de transformation. Grâce à des balcons fermés et à l’utilisation de cloisons de verre, les appartements avaient été agrandis et ouverts sur l’extérieur.

« Ce type de projet suppose un travail de fourmi où il faut rencontrer chaque résident de l’immeuble et remodeler chaque appartement. Mais je préfère cet exercice patient à une démolition des grands ensembles », explique Meriem Chabani. Pour elle, l’espace urbain n’est pas simplement un décor, « il est politique ».

En sortant du bar, la conversation se poursuit sur le pavé parisien… où elle évoque des interventions sur tout le globe. La jeune architecte organise, ici et là, du Togo à la Birmanie, des ateliers avec son association New South. Créée en 2015, sa structure défend une vision engagée de l’architecture dans les pays en développement. L’objectif ? « Réparer » ces villes du Sud vidées de toute substance par la présence coloniale. En tenant compte notamment des spécificités de l’habitat local. Par exemple en Éthiopie, on pense les logements avec de nombreux espaces de repos, comme il est de coutume.

Allier l’histoire d’une ville à sa modernité 

Penser l’architecture dans son contexte, c’est également une idée qu’elle reprend en Algérie, où elle concourt pour obtenir un marché public avec son agence TXKL pour la réhabilitation de l’université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène. Avec son associé, Étienne Chobaux, elle défend un projet d’architecture minimaliste. N’est-ce pas contradictoire de proposer un style épuré qui rappelle les constructions d’Europe du Nord ?

Au contraire, pour elle, il faut refuser les pastiches de villes arabes exotiques, singeant en fait l’architecture andalouse, et prendre en compte l’histoire complexe de ces pays. Dans le cadre de la réhabilitation de l’université Houari-Boumédiène, Meriem se dit ainsi inspirée par le travail d’Oscar Niemeyer, un architecte brésilien et communiste, amateur de courbes épurées et de béton, connu pour avoir « reconstruit » l’Algérie au moment de la décolonisation. Comme quoi l’architecture du pays s’est déjà accommodée de modernité.

L’islam n’est pas une « religion d’ailleurs » mais fait désormais partie de l’identité française.

Près du bâtiment monumental d’une gare, on ose une question plus intime. Se sent-elle française ? « Mes parents se considèrent à 100 % algériens. D’ailleurs, seule ma mère a pris la nationalité française, pour se simplifier la vie en voyage. Mon père la refuse par principe. » Pourtant, Meriem Chabani se considère comme étant un peu des deux. Elle aimerait exprimer l’ambiguïté de son identité en construisant un jour « une mosquée en France ou en Europe ».

Elle explique que les musulmans ne sont pas des immigrés, mais des Français comme les autres qui veulent des mosquées « occidentales », qui ne soient pas forcément ornées d’arabesques ou de minarets. Pour elle, l’islam n’est pas une « religion d’ailleurs » mais fait désormais partie de l’identité française, et plus largement européenne. La déambulation s’arrête bientôt. Bondissant dans un train de banlieue, Meriem disparaît pour rejoindre Vitry et ses grands ensembles qu’un jour, peut-être, elle pourra redessiner.