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Littérature : Abdellah Taïa, enfant du Maroc, homosexuel et révolté

L'écrivain Abdellah Taïa, à la 70e édition du festival du film de Venise, le 4 septembre 2013. © Domenico Stinellis/AP/SIPA

Avec son nouveau roman "Celui qui est digne d'être aimé", l'écrivain marocain Abdellah Taïa étend l’autobiographie épistolaire à la critique politique et sociale. Une écriture uppercut qui n’épargne personne.

Quand il nous donne rendez-vous au café La Vielleuse, à Belleville, on a l’impression d’être projeté dans le dernier roman d’Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé. C’est là que Vincent a attendu en vain Ahmed, double littéraire du romancier. L’amant délaissé lui écrit une lettre. C’est l’une des quatre qui composent le livre de l’écrivain marocain homosexuel. De sa voix douce, mais ferme, Abdellah Taïa insiste bien sur l’adjectif homosexuel : « Quand on me présente juste comme un écrivain marocain, je ne peux pas m’empêcher de le ressentir comme une expression de l’homophobie, même par certains qui se croient très libres dans leur tête. Je veux assumer d’être un écrivain gay, non comme une étiquette, mais tout simplement parce que c’est ce que je suis. Si les gens ne connaissent pas cette partie de mon identité, il y a quelque chose de moi qui manque. »

Les quatre lettres remontent le fil du temps. La première est celle adressée par Ahmed à sa mère, morte cinq ans auparavant. Des mots durs à l’encontre de Malika, dominatrice, castratrice, se refusant du jour au lendemain à son mari qui ne s’en remettra pas. Cette même mère qui, lasse d’avoir enfanté six filles d’affilée, a failli tuer son fils avant la naissance à l’aide d’un breuvage de sorcière. « Tu étais notre mère, Malika, mais on ne t’aimait pas. On ne t’adorait pas comme les autres adoraient leur mère », écrit l’auteur, né en 1973 à Salé.

Double « je », une seule histoire

Cette exploration des liens familiaux traverse l’œuvre de Taïa depuis son premier livre, Mon Maroc. Le Rouge du tarbouche, L’Armée du salut, Une mélancolie arabe, Le Jour du roi, Infidèles, Un pays pour mourir sont autant de romans qui parlent plus ou moins directement de lui : « La question de l’autobiographie ne se pose même pas pour moi. Ahmed, c’est moi, mon double, mon fils, mon hétéronyme, comme disait Pessoa. Tout ce que je pourrais écrire ne peut venir que de ma vie, de ceux que je croise dans le monde. Je suis incapable d’inventer autre chose que ce que je suis. Je pense que le courage dans l’écriture se situe justement dans ce lieu où l’on est capable de mettre la part plus obscure de soi. »

La construction du monde nous oblige à devenir des cœurs durs »

À côté d’Abdellah l’autobiographe, il y a Taïa l’observateur de son environnement. L’intime, le social et le politique s’imbriquent. Les rapports de domination structurant la société se retrouvent dans l’organisation des rapports familiaux. Ce n’est pas un hasard si la mère s’appelle Malika, « reine », en arabe : « Plus je vieillis, plus je me rends compte que mes parents m’aimaient, mais remplaçaient le pouvoir. Comme d’autres, ils exécutent ce que les riches, les rois, les présidents veulent qu’on devienne. Ces parents, au nom de leur amour pour nous, nous arrêtent, nous censurent. Ils nous ramènent à la petite place que le pouvoir a décidée, pour nous. J’ai toujours entendu mon père dire : “Qu’est-ce que vous voulez de plus, vous avez du pain et du thé ?” Ma mère me répétait en permanence : “Nous ne sommes que des pauvres.” Au final, une forme de dictature nous est imposée malgré nous. »

Vivre le Maroc à travers son personnage

Ainsi, la dictature dessine un cercle vicieux qui se propage à tous les personnages, auteurs et victimes d’une violence sourde qu’ils perpétuent : « Le cœur dur d’Ahmed vient directement de ce que sa mère a été, de sa nécessité de devenir dure face à un monde lui-même dur. Ce que dit le livre, c’est que pour pouvoir survivre, la construction du monde nous oblige à devenir des cœurs durs. Cela rejoint ma philosophie très désespérée sur les relations humaines. »

Au-delà des névroses des personnages, le propos s’affirme de plus en plus politique au fil des lettres : « Dans la structure narrative de mon livre, il ne s’agissait pas de s’arrêter devant l’impasse de mon double Ahmed. Il fallait l’amener plus loin que ça et remonter le temps afin de déterminer ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. » L’amour devient la continuation de la politique par d’autres moyens… Apparaît alors le spectre du colonialisme, qui s’est immiscé dans sa relation amoureuse tumultueuse de treize ans avec Emmanuel.

Ahmed le quitte à 30 ans, sur la pointe des pieds, en commençant sa lettre par : « Je sors de toi et je sors de cette langue que je ne supporte plus. Je ne veux plus parler français. J’arrête de fréquenter cette langue. Je ne l’aime pas. Je ne l’aime plus. Elle non plus ne m’aime plus. » Des propos repris à son compte par Abdellah Taïa : « À partir de la troisième lettre, on comprend comment cette langue continue de le coloniser et comment l’auteur, moi, utilise cette langue – le butin de guerre, selon Kateb Yacine, ou la langue de l’ennemi, selon Jean Genet – pour critiquer de l’intérieur tout cela. »

Être homosexuel dans une société post-coloniale

Et qu’est-ce que « cela », précisément ? « Il a fallu que je passe par la France pour comprendre de manière politique comme les Français blancs continuent de nous voir comme des corps totalement inférieurs aux autres, comment on est lus à travers des choses qui n’ont rien à voir avec la réalité sensible, sentimentale, historique, religieuse…

Le pire, c’est même quand on se retrouve dans une relation sincère avec l’autre, que l’on ne doute pas de la réalité de l’amour et des rapports sexuels avec l’autre, on se rend compte que la question coloniale, postcoloniale, ces jeux de pouvoirs se retrouvent. C’est un constat d’échec, des deux côtés. Par exemple, je rencontre quelqu’un, je vais avec lui, je suis en train de baiser avec lui et, tout à coup, je réalise que je ne suis que le petit garçon qui avait aidé André Gide à se libérer. Tout ça se retrouve dans l’acte le plus intime possible, l’amour. »

Et Abdellah Taïa de raconter comment Oscar Wilde a initié André Gide en lui offrant un jeune homme en Algérie : « Qui oserait remettre en question cet acte fondateur de la mythologie homosexuelle ? L’histoire ne retient que Wilde et Gide. Et qu’en est-il de ce garçon arabe ? Et de tous ces garçons arabes qui se sont donnés à Paul Bowles, à Burroughs à Tanger, à Flaubert au Caire… ? Même quand j’étudiais ces épisodes à l’université Mohammed-V, de Rabat, personne ne se posait la question du point de vue de ces autres. Non seulement l’orientalisme continue de diriger nos vies, mais il continue de diriger le point de vue des intellectuels arabes francophones. »

Vérité brutale

Le personnage d’Ahmed enfonce le clou en s’affirmant « indigène de la République », expression qu’Abdellah Taïa emprunte au Parti des indigènes de la République : « Je ne les connais pas du tout, je ne les ai jamais rencontrés, mais je respecte ce qu’ils font, ce qu’ils disent. Je ne suis pas d’accord avec toutes leurs idées politiques, mais ce n’est pas une raison pour les attaquer, les discréditer, faire comme si c’était des écervelés. Au contraire, je trouve que leur parole est plus que nécessaire, surtout aujourd’hui. Ils sont le produit du rapport de la France avec tous ces gens qu’elle a non seulement utilisés pendant le colonialisme, mais qu’elle a continué d’utiliser après la colonisation. On les a amenés pour bâtir la France, on les a ghettoïsés, et maintenant qu’ils osent parler avec une certaine virulence on leur dit qu’ils sont trop violents, trop radicaux. »

On aurait tort de voir dans Celui qui est digne d’être aimé un brûlot à thèmes. Taïa emprunte aux Lettres portugaises, roman anonyme du XVIIe siècle « qui a libéré l’acte d’écrire » chez lui, sa forme épistolaire et son souffle littéraire : « Je n’ai pas voulu que ça devienne des idées. Je déteste lire un roman dont on dit que c’est de la sociologie, que l’auteur applique les idées de Foucault, de Barthes… Je préfère prendre le côté brut de la vie, le penser et donner l’impression au lecteur qu’il lit quelque chose de spontané, alors que c’est évidemment très construit. »

Et Taïa de préciser sa manière sans concession d’être écrivain : « Je n’écris ni pour donner une bonne image de moi ni une bonne image de mes héros, encore moins pour faire plaisir à qui que ce soit, ni en France ni au Maroc. Il s’agit de dire quelque chose de beaucoup plus profond, de plus violent sur le monde. » Taïa signifie « obéissant », en arabe. L’écrivain a décidé de tordre le cou à la facilité, de penser contre lui-même et les systèmes en devenant un désobéissant.


EXTRAIT DE SON LIVRE : « CELUI QUI EST DIGNE D’ÊTRE AIMÉ »

« Aujourd’hui, à 30 ans, tout ce que je suis depuis l’âge de 17 ans vient de toi. Ma vie entière est une construction d’Emmanuel. J’ai fait ce que tu m’as dit de faire. J’ai passé le concours que tu m’as conseillé de passer. J’ai fait Sciences Po. J’ai fait les stages que tu m’as trouvés. J’ai adopté ton mode de vie, de penser, de manger, de marcher et de baiser. Je m’habille comme toi. Selon les codes chics hérités de ta famille. Même le parfum que je porte depuis des années, c’est toi qui me l’as choisi. Annick Goutal. Je l’adorais. Je ne le supporte plus.

Je ne suis plus Ahmed. Je suis devenu Midou. Comme autour de nous mon prénom posait problème pour tes amis parisiens, on l’a arrangé, coupé, massacré. […] “Midou”, comme “Milou”, l’adorable petit chien de Tintin. C’est ce qui m’est venu à l’esprit comme association. »

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