Politique

Arnaud Montebourg, candidat à la primaire de gauche : « Face à l’Afrique, la France doit changer de logiciel »

L’ancien ministre de l'Economie et du Redressement productif, à Jeune Afrique, le 9 janvier 2017. © Vincent Fournier/JA

Il est, avec Manuel Valls, le favori de la primaire de la gauche, et serait, s’il l’emportait, le candidat du PS à la présidentielle. Laïcité et burqa, diplomatie au Moyen-Orient, politique de développement, liens affectifs avec l’Algérie… Le chantre de la démondialisation se confie.

Il y a vingt-deux ans, jeune avocat au barreau de Paris, Arnaud Montebourg avait ouvert pour JA le dossier de l’un de ses clients, l’islamiste franco-algérien Merzoug Hamel, condamné à mort au Maroc à la suite d’une tentative d’attentat contre le cimetière juif de Casablanca. Il ne l’a pas oublié – notre hebdo en avait fait sa une – et le rappelle au moment de nous rendre visite, accompagné du producteur Farid Benlagha, qui le conseille en matière de communication et a organisé, en décembre 2016, son déplacement en Algérie.

On ne présente plus Montebourg, 54 ans, éléphanteau socialiste devenu ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique de François Hollande en 2012 avant de quitter le navire deux ans plus tard, chantre du made in France, de la démondialisation et de la VIe République, abonné aux pages politique et people des magazines, dans le duo de tête des candidats à la primaire de la gauche des 22 et 29 janvier prochains. Mais on oublie souvent que l’ancien député de Saône-et-Loire, qui n’a jamais caché son ambition présidentielle, est aussi oranais par sa mère que bourguignon par son père.

Arnaud Montebourg a donc une « sensibilité » afro-arabe que n’ont pas ses concurrents et quelques idées à propos de cette grande absente récurrente des débats français qu’est la politique extérieure. De quoi nourrir, en ce 9 janvier, au 57 bis, rue d’Auteuil, une bonne heure d’échange où la conviction, le plus souvent, l’emportait sur les effets de prétoire…

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Jeune Afrique : N’accordons pas aux sondages une confiance illimitée, mais ce qu’ils disent laisse à penser que la gauche ne sera pas au second tour de la présidentielle française. Comment en est-on arrivé là ?

Arnaud Montebourg : Une vague de défiance s’est abattue sur le quinquennat dès 2013. La politique menée ayant été diamétralement opposée au discours du Bourget du candidat François Hollande [où il avait lancé son célèbre : « L’ennemi, c’est la finance ! »], il est normal que le peuple de gauche, déçu, s’interroge. Que le président renonce à se présenter est un geste constructif, car il nous permet d’ouvrir des dossiers d’avenir sans être obsédés par ce que nous voyons dans le rétroviseur.

Si on regarde les choses en face, nous sommes émiettés, la droite est rassemblée et nous avons toutes les chances d’être éliminés. Mais si l’on raisonne de manière dynamique, la primaire est la première étape du rassemblement, et nous aurons l’intelligence collective d’être au rendez-vous de l’Histoire pour éviter l’arrivée au pouvoir d’une droite libérale brutale. Notre responsabilité est immense. Je demande aux électeurs de la primaire un mandat pour réaliser cette union des gauches, comme François Mitterrand l’avait fait en son temps.

Vous attendiez-vous au renoncement de François Hollande ?

Dans mon discours de candidature, je lui avais recommandé, diplomatiquement, de bien réfléchir… Il a pris la décision qui s’imposait. Et, ce faisant, a soulagé beaucoup de Français.

Maintenez-vous que Manuel Valls a « désarticulé la gauche » ?

Il a théorisé « les gauches irréconciliables » et les a brouillées, d’abord avec le projet de déchéance de nationalité, qui heurtait la gauche des valeurs, puis avec la loi Travail et le recours à l’article 49-3, qui choquaient la gauche du travail. C’était perdre tout le peuple de gauche.

Vous avez appelé Emmanuel Macron « Monsieur X » parce que vous ne saviez pas où il se situait. Le rediriez-vous aujourd’hui ?

Je ne sais toujours pas ce qu’il veut faire. Il rend hommage à Philippe de Villiers, à Valéry Giscard d’Estaing ou à Christine Lagarde et, en même temps, va chatouiller le mitterrandisme à Nevers ou le radicalisme à Clermont-Ferrand. Qu’on me dise qui est cet homme, et je suis prêt à discuter avec lui. On ne peut pas se définir par une double négation, « ni-ni ». On doit affirmer ses convictions.

Quelle est votre position sur le voile islamique ?

Les pères fondateurs de la loi de 1905 sur la laïcité ont imaginé qu’il fallait interdire toute intrusion de la religion dans le champ politique, et inversement. Il faut éviter deux écueils : d’une part, une demande communautariste, réclamant des droits spéciaux qui prévaudraient sur les principes de la République ; d’autre part, l’instrumentalisation de la laïcité à des fins électorales, qui ne respecterait pas la liberté individuelle. D’un côté, la tyrannie d’une minorité ; de l’autre, la tyrannie de la majorité, qui nie les différences. La laïcité doit être un ciment pour les Français. La loi n’autorise pas le port du voile pour ceux qui exercent un magistère public. En revanche, un majeur qui fréquente un service public, telle une étudiante, a le droit de le porter.

Et le burkini ?

C’est un accoutrement de plage qui me choque personnellement, car je n’accepte pas que l’on considère la femme comme une tentatrice qu’il faudrait cacher. Mais je reconnais que son port sur les plages relève de la liberté individuelle.

Pourquoi préconisez-vous le vote des étrangers non ressortissants de l’UE dans les élections locales ?

J’appelle de mes vœux une transformation de notre vie démocratique afin de faire rentrer les citoyens dans le champ politique. Mon projet de VIe République prévoit un tirage au sort pour désigner un tiers des sénateurs, la disparition du Conseil économique et social, le recours à des référendums d’initiative populaire, un meilleur contrôle de l’argent public… Dans ces conditions, comment imaginer que les étrangers, qui paient des impôts, qui votent aux élections prud’homales quand ils sont salariés ou à celles des tribunaux de commerce lorsqu’ils sont commerçants, ne puissent pas voter aux élections locales ? Cette population silencieuse doit trouver sa place dans la vie publique. Si je suis élu, il y aura un référendum à la fin de l’été 2017 sur ce projet de VIe République.

Vous président, quelle politique mèneriez-vous au Moyen-Orient ?

Dans cette poudrière, trois puissances régionales – Arabie saoudite, Turquie, Iran – se livrent des guerres par procuration sous couvert de défendre le sunnisme ou le chiisme. L’intérêt de la France, c’est la paix. Il faut trouver une solution aux dossiers syrien et irakien, pour des raisons humanitaires, et parce que ces tensions migratoires se reportent sur l’Europe, qui n’arrive pas à y faire face. La France est l’avocat historique du multilatéralisme, mais, dans cette région, l’ONU est dépassée. En tant que grande puissance mondiale, nous devons parler aux trois pays concernés et avoir de bons rapports avec eux.

Il faut mettre fin à la colonisation israélienne, et la France doit reconnaître l’État palestinien. »

Et avec le Qatar ?

Ses investissements sont de plus en plus voyants. Ce pays est-il en train de racheter la France ? Non, mais j’ai déploré que des privilèges fiscaux lui aient été accordés. Il nous faut avoir avec Doha de bonnes relations économiques, de pays d’accueil à pays investisseur de long terme.

Faut-il parler avec Bachar al-Assad pour trouver une solution en Syrie ?

Le mot « paix » commence à être prononcé par les belligérants – ce qui est une bonne nouvelle, surtout après le martyre d’Alep. Il faut qu’ils se parlent. J’ai défendu le principe d’une Syrie tripartite, une fédération qui regrouperait Alaouites, Kurdes et sunnites. Assad fait partie de la solution.

La Turquie a-t-elle sa place au sein de l’UE ?

Elle est un partenaire important, le pont entre l’Europe et l’Asie. Mais je suis opposé à tout élargissement de l’UE. Quand on élargit le processus de décision sans l’améliorer, on fait de l’Europe une grande paralytique, car il faut mettre d’accord 28 pays. Imaginons que nous continuions le processus : comme l’Empire romain, qui succomba sous les coups des barbares, l’UE disparaîtrait sous les coups des extrémistes et des populistes.

Prendrez-vous position contre la colonisation israélienne en territoire palestinien ?

Je rappellerai le droit international, car la sécurité de l’État d’Israël doit être garantie et l’avènement d’un État palestinien viable doit être organisé. Il faut mettre fin à la colonisation israélienne, et la France doit reconnaître l’État palestinien.

Avez-vous peur de Donald Trump ?

Je ne connais pas ses choix politiques. Dans quelle mesure mettra-t-il en œuvre ses discours ? Il a dit que les Européens devaient financer davantage l’Otan. Je réviserai donc la position de la France au sein de l’Otan au regard des décisions que prendra la nouvelle administration américaine sur l’avenir de cette alliance, qui doit demeurer défensive.

La proximité supposée de Marine Le Pen, voire de François Fillon, avec Vladimir Poutine vous inquiète-t-elle ?

La France a le devoir de ne pas être suiviste. Cette indépendance à l’égard de toutes les puissances est l’esprit même du gaullisme, qui s’est poursuivi dans la politique étrangère de François Mitterrand. Je suis révolté par la façon dont la famille Le Pen s’est fait financer par des officines bancaires russes. Cela montre une dépendance à l’égard d’un parti de l’étranger. Quand on ambitionne de diriger la France, on doit être indépendant.

Arnaud Montebourg présentant son programme pour la primaire de la gauche, à Paris, le 4 janvier. © Denis ALLARD/REA

 

En Algérie, où vous vous êtes rendu en décembre 2016, le secrétaire général du FLN vous a donné du « Monsieur le futur président »…

J’ai une histoire commune avec l’Algérie. Une partie de ma famille a pris part à la libération de ce pays. Mon grand-père, natif de el-Hachem (non loin de Mascara), a rejoint l’Armée de libération nationale. Il est revenu en France, en 1962, car il ne voulait pas accompagner l’aventure du FLN au pouvoir. Pour le reste, la question n’est pas celle d’un soutien politique de l’Algérie dans une campagne électorale française. L’important est que l’Algérie a réussi à éradiquer le terrorisme – et elle était bien seule à l’époque. Qui la comprenait ? Les Algériens ont failli basculer. Alors que nous sommes aux prises avec les mêmes menaces, je constate qu’ils ont réussi à stabiliser leur pays, après qu’il y a eu 200 000 morts. Ce n’était pas gagné.

Il fut un temps où le pouvoir algérien, dit-on, donnait un coup de main financier aux partis de gauche en France…

Votre allusion est blessante. Je fais campagne avec les moyens prévus par le code électoral. La loi interdit tout financement étranger des partis politiques.

La France doit-elle présenter des excuses au peuple algérien pour les crimes commis pendant la guerre ?

Ma politique en la matière, c’est la confiance, pas la repentance. Et la confiance, on la construit en reconnaissant les faits, en ouvrant les archives de notre histoire commune aux chercheurs des deux rives de la Méditerranée.

Quelle est votre position sur la question du Sahara occidental ?

Celle de l’ONU. Je suis favorable à un référendum.

Vous, le père du made in France, préconisez-vous de rapatrier les industries automobiles françaises installées au Maroc ou en Algérie ?

S’il y a des relocalisations à faire, c’est plutôt depuis la Chine, et à destination du Maghreb. J’ai apprécié que Renault délocalise sa production de Turquie en Algérie. On ne va pas régler la question migratoire uniquement avec des destroyers en Méditerranée ! Nous avons intérêt à faire travailler les franges sud de la Méditerranée, comme l’Allemagne l’a fait avec les pays de l’Est. L’Europe n’est plus compétitive pour certaines productions, qui pourraient s’installer au Maghreb. Cela s’appelle le partage de la valeur ajoutée.

Si l’époque coloniale avait été positive, nous y serions encore. L’Histoire a tranché. Elle a condamné la colonisation. »

Vous président, quelle serait votre politique africaine ?

Notre objectif est que notre voisine et amie, l’Afrique, se porte bien. Une politique africaine, c’est une politique de développement, une aide qui stimule la croissance. L’Agence française de développement, qui se comporte comme une banque, devrait se comporter davantage comme un outil de développement.

Mais c’est une banque de développement !

Certes, mais je recentrerais ses opérations sur l’Afrique, et sur des besoins fondamentaux : infrastructures, santé, éducation, énergie. J’essaierais de faire passer l’aide de 0,4 % du PIB à 0,7 %, comme promis à l’ONU.

Quelles conditions politiques poseriez-vous à cette aide ?

Il faut une nouvelle philosophie à nos relations. Leur militarisation n’est pas souhaitable. La France n’a que deux politiques : celle des grands groupes et celle des accords de défense. Je préfère que nos interventions soient exclusivement sous mandat de l’ONU. Et puis, il faut des grands projets structurants, telles des universités ou des voies ferrées. Ne serait-ce que pour reprendre l’initiative face à la colonisation chinoise de l’Afrique. Ce serait par ailleurs une façon de retrouver une popularité que la France a perdue chez les Africains. Nous ne sommes pas que des gendarmes, nous sommes aussi des bâtisseurs, des transmetteurs de savoir.

Pour le reste, nous devons avoir de bonnes relations avec tous les chefs d’État. En même temps, s’ils veulent modifier leur Constitution à leur profit et si leur attitude suscite des mouvements de rue, nous saurons dire les choses. Le Bénin, le Sénégal, la Côte d’Ivoire connaissent une évolution exemplaire. La France ne doit pas être tutélaire mais exigeante. Elle doit changer de logiciel.

Diriez-vous, comme François Fillon, que la colonisation fut « un partage de culture » ?

Si l’époque coloniale avait été positive, nous y serions encore. Les peuples se sont libérés de notre tutelle. L’Histoire a tranché. Elle a condamné la colonisation.

Quand vous étiez au gouvernement, vous avez favorisé l’installation du groupe Bolloré au Niger, alors qu’il est souvent contesté pour ses tendances monopolistiques. Pourquoi ?

Ce groupe proposait de réaliser une boucle ferroviaire reliant le Bénin à la Côte d’Ivoire via le Niger et le Burkina Faso. Il investissait 2 milliards d’euros. C’est rare, et c’est un outil de développement considérable ! Il s’agissait d’un projet que Michel Rocard avait étudié. Tout le monde y gagnait.

En Guinée, vous avez soutenu la création d’une entreprise minière junior spécialisée dans les bauxites, l’Alliance minière responsable (AMR). Pourquoi cette intervention ?

Je leur ai juste ouvert mon carnet d’adresses pour qu’ils puissent lever des fonds. Je ne les connaissais pas, mais je connaissais le dossier des mines. Le président Alpha Condé m’avait demandé pourquoi les miniers français ne travaillaient plus dans son pays, alors que la terre entière s’y précipite. La France n’ayant plus de grands groupes miniers, j’ai voulu, à titre bénévole, aider un embryon de redémarrage de la présence française et tenter ainsi de réaliser ce que je n’avais pas pu mener à bien quand j’étais au gouvernement.

De quel chef d’État africain êtes-vous le plus proche ?

De Mahamadou Issoufou. Quand j’étais président du conseil général de Saône-et-Loire, nous avions une relation de coopération décentralisée avec une région du Niger. J’ai beaucoup d’amis sur le continent. Mais je n’ai aucun réseau, dans le sens foccartien du terme…

Vous avez eu, lorsque vous exerciez comme avocat dans les années 1990, des problèmes avec les autorités djiboutiennes, qui vous ont valu une quasi-expulsion de leur pays. L’avez-vous oublié ?

Non, mais je considère qu’il y a prescription, tout au moins de ma part.

Si vous n’êtes pas présent au second tour de la présidentielle, que ferez-vous, devant un choix réduit à Fillon et Le Pen ?

Je refuse de me placer dans cette hypothèse, qui me paraît improbable.

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