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Littérature : Nat Turner, l’esclave rebelle si célèbre et pourtant si mal connu

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Mis à jour le 12 janvier 2017 à 14h26
Le portrait du rebelle tiré d’une publication de 1922.

Le portrait du rebelle tiré d’une publication de 1922. © Getty Images

À l’origine du film The Birth of a Nation, « Les Confessions de Nat Turner », esclave rebelle pendu en novembre 1831, sont enfin éditées en français.

Héros de la lutte contre l’esclavage ? Meurtrier sanguinaire ? Fou illuminé ? Prophète ? Martyr ? Cent quatre-vingt-cinq ans après son exécution, le 11 novembre 1831, à Jerusalem (Virginie, États-Unis), Nat Turner demeure un inconnu célèbre à la personnalité insaisissable. La révolte qu’il conduisit au mois d’août 1831 dans le comté de Southampton inspire aujourd’hui un film à Nate Parker (The Birth of a Nation) comme elle inspira en 1967 un roman à l’écrivain américain William Styron (Les Confessions de Nat Turner, prix Pulitzer 1967).

Dans les deux cas, la source historique est la même : Les Confessions de Nat Turner, telles qu’elles ont été dictées à Thomas R. Gray, dans la prison où il était détenu, et déclarées par lui-même entières et dignes de foi lors de leur lecture devant le tribunal du comté de Southampton. Un document publié dès 1831, dont les éditions Allia proposent une traduction, suivie du texte Une révolte en noir et blanc, de Michaël Roy.

Une nécessaire distance

Alors, évidemment, il faut lire ce texte pour se faire une idée de ce que fut la révolte de Nat Turner, au cours de laquelle une soixantaine de personnes furent tuées en quelques jours avant que les rebelles soient vaincus et des centaines d’innocents massacrés en représailles par des milices blanches. Il faut lire ce texte en prenant toutes les précautions nécessaires, puisqu’il est rédigé par un avocat local qui ne cache en rien ses intentions.

« Sa confession se lit comme une leçon terrible, mais, on l’espère, utile sur la façon dont fonctionne un esprit comme le sien lorsqu’il tente de saisir des choses qui sont hors de sa portée, écrit Gray. Elle révèle comment cet esprit s’est peu à peu embrouillé et égaré, comment il s’est enfin corrompu et a mené à l’élaboration et à l’exécution des actes les plus atroces et les plus bouleversants. Elle est également destinée à montrer l’importance de nos lois restrictives à l’égard de cette partie de la population, et à encourager toutes les personnes en charge de leur exécution, et tous nos citoyens en général, à s’assurer que ces lois sont appliquées de façon stricte et sévère. »

Compétences exceptionnelles

Évacuant tout véritable questionnement sur le pourquoi d’une révolte d’esclaves, le texte rédigé par Gray insiste sur les visions de Nat Turner et sur le sanglant déroulé des faits. Âgé de 31 ans à l’heure de sa confession, l’homme, qui a été l’esclave de plusieurs maîtres, à commencer par Benjamin Turner dès sa naissance, se présente comme un être doté d’une « intelligence peu commune », faisant preuve de « trop de discernement », ayant appris à lire et écrire quasi seul et étant convaincu de son « statut exceptionnel ».

« Les Noirs de la région avaient une telle confiance en la supériorité de mon jugement, malgré mon jeune âge, qu’ils m’associaient souvent à eux pour que je leur combine des plans quand ils préparaient un mauvais coup », dit-il.

Mais ce ne sont pas vraiment « les Noirs de la région » qui le poussent à agir, même s’ils lui reprochent d’être revenu chez son maître après une fuite réussie : « C’est vers ce moment-là que j’ai eu une vision – j’ai vu des esprits blancs et des esprits noirs en train de combattre tandis que le ciel s’obscurcissait – le tonnerre roulait dans le ciel tandis que se déversaient des torrents de sang – et j’ai entendu une voix qui disait : “Voilà ton destin, voilà ce que tu es appelé à voir, et que le chemin soit plat ou rocailleux, il te faudra l’affronter sans crainte.” »

Meurtres sanglants

Après cette révélation mystique, les signes se multiplient jusqu’à l’éclipse solaire du 11 février 1831, qui pousse Turner à révéler sa mission à quatre hommes de confiance, Henry, Hark, Nelson et Sam. Prévu pour le 4 juillet, le plan sera repoussé pour cause de maladie et relancé à la mi-août après la manifestation d’étranges phénomènes atmosphériques que Turner interprète encore comme des signes.

Gray place alors dans sa bouche une phrase étonnante : « Depuis le début de l’année 1830, je vivais chez Mr. Joseph Travis, un maître bienveillant qui me faisait pleinement confiance ; en fait, je n’avais aucune raison de me plaindre de sa façon de me traiter. » Vraiment ? Pourtant, au soir du 21 août 1831, c’est bien contre son maître que Turner porte le premier coup, avant que son comparse Will vienne finir le travail à la hache…

Le meurtre des cinq membres de la famille Travis sera suivi de nombreux autres. Turner et les siens, rejoints par d’autres esclaves, s’en vont de plantation en plantation, libérant les uns et massacrant les autres sans distinction d’âge ou de sexe.

Le récit de ces actes livré à la postérité par l’intermédiaire de Gray est particulièrement clinique, vidé de toute émotion et de toute revendication. « Il y avait un nourrisson qui dormait dans son berceau et que tout le monde avait oublié ; comme nous étions déjà loin de la maison, Henry et Will sont revenus sur leurs pas pour le tuer », aurait ainsi raconté Turner, qui ne reconnaît pour sa part que le meurtre de Margaret Whitehead à l’aide d’une épée et d’un piquet de clôture.

Répression

Après 55 assassinats, les révoltés envisagent de marcher sur la ville de Jerusalem, mais ils sont rapidement dispersés. La rébellion a vécu, son meneur trouve refuge dans les champs pendant deux mois. Capturé en octobre par le fermier Benjamin Phipps, il est jugé, condamné, pendu, écorché et décapité. Une terrible répression s’ensuit et, comme l’écrit Michaël Roy, « les quatre États esclavagistes renforcent leurs patrouilles et défenses militaires, ils durcissent l’appareil législatif concernant les esclaves et condamnent fermement toute critique de l’institution esclavagiste en leur sein ».

En s’emparant par la fiction de ces confessions biaisées, le réalisateur Nate Parker comme l’écrivain William Styron ont tenté d’en combler les lacunes et y ont projeté leurs époques respectives. Le roman de Styron suscita d’intenses polémiques, notamment parce que l’écrivain y explorait la thématique du viol de la femme blanche par l’esclave noir – un mythe raciste souvent utilisé comme prétexte pour justifier les lynchages.

Dès 1968, dix intellectuels africains-américains critiquèrent dans un essai les choix littéraires de Styron. Mais en faisant aujourd’hui de Turner à la fois un prophète illuminé et un penseur politique, Nate Parker prend lui le risque de l’incohérence et de l’anachronisme. Sans doute Nat Turner restera-t-il à jamais insaisissable – mais nul ne peut décemment douter que la révolte désespérée qu’il conduisit s’enracinait dans la violence d’une oppression vécue au quotidien.


L’esclavage à la sauce Hollywood

Dommage. L’idée aurait pu être bonne de reprendre le titre de l’un des premiers films à succès de l’histoire du cinéma américain, la fort raciste Naissance d’une nation, de D.W. Griffith – qui faisait, à l’époque du muet en 1915, l’apologie du Klu Klux Klan –, pour au contraire glorifier une célèbre révolte d’esclaves. Mais la recherche d’une esthétique hollywoodienne par Nate Parker ne suffit pas à conférer à son film l’aura susceptible d’égaler celle de ce sinistre prédécesseur qu’il voudrait renvoyer dans les poubelles de l’Histoire.

D’autant qu’il traite sans nuance, comme le parcours d’un pur héros, voire d’un superhéros, l’aventure ambiguë du prédicateur africain-américain mystique Nat Turner, qui fut longtemps un auxiliaire zélé de maîtres esclavagistes avant de prendre la tête d’un soulèvement d’esclaves voué à l’échec.

Manichéen, filmé de façon très classique et parfois grandiloquente comme un film d’action épique avec quelques scènes insoutenables, The Birth of a Nation pourra séduire des amateurs de contes moraux édifiants, mais il rate sa cible. D’autres films récents autrement réussis – Twelve Years a Slave ou Django Unchained pour n’en citer que deux – ont dénoncé l’abomination de l’esclavage en Amérique de façon bien plus convaincante. Dommage, vraiment.

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