Politique

Venezuela : les opposantes au régime de Nicolas Maduro ne lâchent rien

Une femme manifeste contre Nicolas Maduro à Caracas, le 26 octobre 2016. © Alejandro Cegarra/AP/SIPA

Revoilà les pasionarias ! Qu'elles soient au pouvoir ou dans l'opposition, elles se donnent à fond en politique. Une tradition sur un continent où le souvenir d'Eva Perón reste vivace.

Alors que le Venezuela s’enfonce dans une crise économique aux conséquences politiques imprévisibles, l’opposition réclame depuis des mois la tenue d’un référendum révocatoire susceptible d’ouvrir la voie à la destitution de Nicolas Maduro et à une élection présidentielle anticipée. De plus en plus impopulaire, le chef de l’État semble prêt à faire des concessions, et notamment à libérer une partie des 108 opposants arrêtés lors des manifestations de janvier-février 2014, qui avaient fait 43 morts. Mais, pour l’instant, chacun campe sur ses positions et les négociations de paix, censées réunir sous l’égide du Vatican des représentants du gouvernement et de l’opposition, sont au point mort.

Dans ce bras de fer, les femmes sont les plus actives. À la fin d’octobre, des milliers d’entre elles s’étaient rassemblées à Caracas au cri de « Liberté et résistance ! ». Plus que jamais, elles dénoncent le caractère répressif et la « dérive machiste » du régime chaviste. Rencontre avec trois leaders de cette fronde.

Lilian Tintori, la femme du « martyr »

Marco Bello/REUTERS

Le Venezuela est une dictature maquillée en démocratie. »

Pour les chavistes, elles est « la pleureuse ». Pour ses partisans, qui la révèrent comme une sainte, elle est la « première dame ». Lilian Tintori, 38 ans, se bat pour obtenir la libération des prisonniers politiques, dont celle de son mari, Leopoldo Lopez, 45 ans, le dirigeant du parti Voluntad popular (centre droit). Incarcéré depuis février 2014 pour atteinte à la sûreté de l’État, « le martyr de Maduro » est accusé d’avoir orchestré les manifestations anti-régime. « Le Venezuela est une dictature maquillée en démocratie, tranche Lilian. Qu’y a-t-il à négocier ? Dans le dossier d’accusation de mon mari, il n’y a rien. Juste des tweets prétendument agressifs. Depuis quand jette-t-on en prison des opposants pour cela ? Que Maduro quitte le pouvoir, après on négociera ! ».

La très pieuse pasionaria a rencontré plusieurs fois le pape François pour obtenir son soutien. Et la semaine dernière, cette ancienne présentatrice de télévision s’est enchaînée sur la place du Vatican pour médiatiser sa cause.

Quelques jours plus tôt, à Caracas, elle était venue, avec des étudiantes, porter une centaine de caisses de médicaments dans un hôpital du quartier populaire de Catia, une initiative que finance son association, Rescate Venezuela (« Sauvons le Venezuela »). Mais des militants chavistes étaient là pour lui barrer la route : « Fasciste, hypocrite, va plutôt à la table des négociations ! » Insultes, coups, vitres brisées. « Voyez, qui sont les fascistes ? rétorque-t-elle. Les femmes feront tomber ce régime. Je suis impressionnée par leur courage. Quand j’appelle à manifester, elles sont toujours là. En revanche, je suis déçue par la poltronnerie de beaucoup d’hommes ».

Yamile Saleh, la mère du « jihadiste »

DR

Mais je veux que le monde découvre le vrai visage de ce régime. »

Depuis un an, grâce à des associations de défense des droits de l’homme, Yamile Saleh a fait plusieurs tournées en Europe et en Amérique latine pour donner un écho médiatique au combat de sa vie : la libération de Loren, son fils unique, emprisonné depuis septembre 2014. Insultes, fouilles corporelles, écoutes téléphoniques… Cette mère de famille modeste raconte son calvaire. Jouant sur ses origines palestiniennes, les autorités vénézueliennes dépeignent « Loren le jihadiste » comme un dangereux terroriste, qui aurait utilisé des armes à feu pour attiser la révolte.

« Le plus terrible, c’est que pour fuir tous ces mensonges, Loren était parti en Colombie, et que Juan Manuel Santos en personne, Nobel de la paix 2016, l’a livré aux autorités chavistes, en échange des services que le Venezuela a rendus à Bogota pour mettre un terme à la guérilla des Farc. Les véritables terroristes ont été amnistiés, tandis que mon fils, lui, est dans la “Tombe”, une micro cellule, sans chauffage », soupire Yamile.

Dans le petit appartement familial de Valencia, la deuxième ville du pays, la chambre de Loren est restée en l’état, avec ses photos, ses affiches et quelques revues évoquant « la lutte ». En 2010, le jeune homme est tombé malade après une longue grève de la faim. « Je suis favorable aux négociations, confie Yamile, car je suis croyante et je fais confiance au Vatican. Mais je veux que le monde découvre le vrai visage de ce régime. Le gouvernement dit qu’il défend la Palestine, or nous sommes une famille de réfugiés palestiniens ; il prétend qu’il défend les femmes, or il a détruit les familles, en ruinant l’économie ».

Maria Corina Machado, la bourgeoise rebelle

Boris Vergara/XINHUA-REA

Ma plus grande peur, c’est de léguer à mes enfants un pays sans liberté de pensée. »

Lorsque, le 30 avril 2013, des députés chavistes la passèrent à tabac dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, les images vidéo de l’agression provoquèrent une vive émotion dans tout le pays. Maria Corina Machado, 49 ans, était apparue peu après en conférence de presse, visage tuméfié et nez fracturé. « C’est un système machiste des plus cruels, confie-t-elle aujourd’hui, car il s’appuie sur des femmes pour exercer la répression. La procureure et les juges sont devenues nos bourreaux ».

Issue de la grande bourgeoisie de Caracas, ingénieur de formation, Maria Corina Machado défend depuis toujours un « capitalisme populaire ». Dès le début de l’ère chaviste, son ancrage à droite lui vaut de nombreuses inimitiés. On lui reproche notamment d’avoir serré la main de George W. Bush dans le Bureau ovale. À l’époque, elle venait de créer l’association Sumate (« Rejoins-nous »), qui, en 2003, a participé à l’organisation du référendum visant à destituer le président Hugo Chavez.

En 2012, elle ose à nouveau le défier, en l’accusant devant les caméras « de voler les Vénézuéliens par le biais des expropriations ». « Nous ne jouons pas dans la même cour, lui avait-il alors sèchement répondu. L’aigle ne chasse pas les mouches ».

Élue députée en 2010 dans le riche État de Miranda, à l’est de Caracas, Machado a été destituée depuis, pour « conspiration ». Ce qui ne l’a pas empêché de fonder, en 2014, Vente Venezuela (« Viens Venezuela »), qu’elle qualifie de « seul parti 100% libéral ». Divorcée et mère de trois enfants, elle est aujourd’hui à la tête de tous les manifestations contre le régime, avec qui elle exclut de négocier. « Ma plus grande peur, dit-elle, c’est de léguer à mes enfants un pays sans liberté de pensée ». Descendante d’un célèbre opposant au dictateur Juan Vicente Gomez (1908-1935), cette insoumise est, aux yeux de ses partisans, le meilleur candidat pour battre les chavistes.

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