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Culture

Les Meilleurs Ennemis : quand la bande dessinée nous fait voyager dans le maelström oriental

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Mis à jour le 4 janvier 2017 à 17:18

La guerre en Syrie vue par David B. © jean-pierre filiu et david b./futuropolis, 2016

Le dessinateur David B. et le spécialiste de l’Islam contemporain Jean-Pierre Filiu ont uni leurs talents pour décortiquer plus de deux cents ans de relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Un choc graphique à la mesure d’une histoire complexe.

C’est un numéro de haute voltige – un duo de funambules sur une toile d’araignée tissée d’innombrables fils. Depuis 2011, le dessinateur David B. et le spécialiste de l’Islam contemporain Jean-Pierre Filiu racontent en bande dessinée l’histoire des relations unissant, plus souvent pour le pire que pour le meilleur, les États-Unis et le Moyen-Orient. Leur ouvrage commun, Les Meilleurs Ennemis, compte désormais trois tomes découpés selon trois séquences temporelles : 1783-1953, 1953-1984 et 1984-2013. Trois tomes denses, sur le plan tant graphique qu’intellectuel, où la vigueur du noir et blanc n’exclut pas les nuances de gris.

« La possibilité de travailler avec David B. est la réalisation d’un rêve de “fan” : ma passion pour la BD est en effet ancienne, avec une vénération toute particulière pour Hugo Pratt, et David m’apparaissait déjà, avant de le connaître, comme un des grands auteurs contemporains de ce genre, explique Jean-Pierre Filiu. Le fait que David et moi nous soyons rencontrés aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, où nous avions tous deux été primés en 2008, lui pour Par les chemins noirs, moi pour L’Apocalypse dans l’islam, prouve combien la BD est aujourd’hui de plein droit un des supports du récit historique comme de la réflexion sur l’actualité. »

Passionné par l’histoire du Moyen-Orient, David B. s’était tout particulièrement penché sur le sujet au moment de la seconde guerre du golfe, multipliant les lectures avec la ferme intention d’en faire quelque chose. « Jean-Pierre, c’est son domaine, son métier, explique-t-il aujourd’hui. Il a tout de suite pris les choses en main, il savait exactement quoi raconter. Il m’a même proposé un découpage de BD… Je lui ai dit qu’il valait mieux qu’il m’écrive un texte avec le déroulé des faits et que je le transformerais ensuite… »

Syrie

C’est ainsi que le début du tome I s’inspire de L’Épopée de Gilgamesh, l’une des premières œuvres littéraires connue, rédigée au XVIIIe ou au XVIIe siècle avant J.-C. dans l’ancienne Mésopotamie (l’Irak d’aujourd’hui). Gilgamesh et son ami Enkidou s’attaquent alors au pays des Cèdres pour s’emparer du bois dont ils ont besoin, semant la terreur et la destruction. Malicieux, les deux auteurs ont placé dans leur bouche des propos tenus par… George W. Bush et Donald Rumsfeld.

Bien des années plus tard – mais pas vraiment, on l’aura compris –, le troisième tome de la série s’achève sur la décision du président Barack Obama de ne pas intervenir en Syrie. L’image dessinée par David B. est terrible : une énorme explosion, un enfant recevant des bombes dans la bouche en guise de nourriture. Et ce texte : « Assad massacre désormais sa population avec des armes plus rustiques. Des barils remplis de TNT et de grenaille. Et la famine fait des ravages dans les zones entières assiégées par la dictature. » On n’essaiera pas de résumer en quelques mots ce que David B. et Jean-Pierre Filiu illustrent et décryptent en 96 pages, mais cet ultime tome concerne essentiellement l’ascension et la chute d’Oussama Ben Laden.

Comme avec les deux autres, les auteurs proposent un véritable cours magistral assorti de raccourcis graphiques et symboliques permettant, notamment, de relier entre elles des périodes historiques différentes et de rapprocher des événements se déroulant à des milliers de kilomètres de distance. « Un dessin réaliste n’aurait pas eu beaucoup d’intérêt pour moi, explique David B. J’ai préféré développer un langage symbolique pour imager un propos un peu sec, aride. Il faut néanmoins être prudent : le croissant, par exemple, n’a pas tout à fait le même sens pour des Iraniens et pour des Turcs. C’est le genre de détail auquel il faut prêter attention… Mais les civilisations orientales m’intéressent depuis longtemps, j’avais à peu près le bagage nécessaire. »

Tectonique visuelle

Cette tectonique visuelle se révèle d’autant plus stimulante qu’elle propose une synthèse résolument plus dense, plus profonde que ce que des dizaines de captures d’écran ou de photographies de guerre pourront jamais offrir. Les cases de David B., œuvres à part entière, intègrent les notions de temps, d’histoire, de civilisation, racontant plus qu’elles ne montrent. « Les métaphores graphiques que David maîtrise avec tant de talent permettent aussi d’exprimer de manière originale et percutante des réalités complexes ou des processus multiformes, affirme Jean-Pierre Filiu.

Je ne citerai que la métaphore du turban, reprise sur les couvertures des trois tomes, pour à chaque fois illustrer le tourbillon qui absorbe les États-Unis en Orient, malgré leur puissance du moment, turban des pirates barbaresques au début du XIXe siècle pour le tome I, turban de Khomeyni lors de la révolution islamique en Iran pour le tome II, turban de Ben Laden pour le tome III… » L’idée de maelström est d’ailleurs souvent présente dans les pages des Meilleurs ennemis, comme si le dessinateur avait pris un malin plaisir à chambouler perspectives et dimensions – ou comme s’il s’inspirait parfois de ces miniatures persanes construites selon des arabesques…

Pourquoi s’arrêter là « alors que du Pakistan à la Libye, de la Turquie au Yémen, les populations sont en proie à la guerre, à la faim, à l’exil et à un terrorisme qui a atteint l’Europe et les États-Unis » ? David B. évoque à mots couverts la surcharge émotionnelle liée aux divers attentats terroristes qui ont frappé la France : « Nous avons fini le livre cet été, mais cela devenait de plus en plus difficile de le dessiner en entrant dans le présent. Faire de l’histoire à chaud, ce n’est pas simple, et j’avais du mal à prendre de la distance. » Mais il souligne aussi que l’époque actuelle marque la fin d’un cycle.

« Oui, ce tome III est bien le dernier, confirme Jean-Pierre Filiu. Il se clôt en août 2013 avec la reculade d’Obama en Syrie, où il refuse de faire respecter les “lignes rouges” par lui-même édictées en cas de recours aux armes chimiques par le régime Assad. Obama n’est plus alors ni “faucon” ni “colombe”, à la différence de tous ses prédécesseurs à la Maison-Blanche. Il n’est plus que l’homme le plus puissant du monde dont la parole ne vaut pourtant rien, car elle n’a pas été suivie d’effet au Moyen-Orient. Le saut dans l’inconnu contre lequel on nous met en garde avec l’élection de Donald Trump s’est en fait produit dès ce moment-là, en août 2013, sous Obama.

Il suffit de constater la montée en puissance de Daesh et l’escalade sans précédent de la violence depuis lors. C’est la fin des « meilleurs ennemis », car l’Amérique croit pouvoir tourner le dos au Moyen-Orient, qui a pourtant contribué à la définir durant plus de deux siècles. Aujourd’hui, le meilleur ennemi de Trump, c’est… Trump, et c’est une autre histoire qui s’écrit sous nos yeux. » Une analyse qui ne prête guère à l’optimisme.