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Une exposition consacrée à Tintin au centre Georges Pompidou à Paris en décembre 2009.

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Culture

Attentats de Paris : quand la bande dessinée nous plonge au cœur de l’horreur

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Mis à jour le 4 janvier 2017 à 17:04

Le Rêveur, de Muriel Bloch et Christophe Merlin, Thierry Magnier, 46 pages, 20,50 euros.

Deux bandes dessinées très différentes, et complémentaires, reviennent sur les attentats du 13 novembre 2015, à Paris.

Le noir du deuil, le rouge du sang. Les maisons d’édition françaises Lemieux et Delcourt ont choisi le même code graphique pour les couvertures des ouvrages qu’elles publient sur les attentats de novembre 2015 à Paris. Sur la première, deux mains entrelacées – un homme, une femme – et le titre en rouge : Mon Bataclan. Sur la seconde, une ceinture d’explosifs sous un blouson, un pouce posé sur le détonateur, et le titre en rouge : 13/11.

Si le sujet est le même, le mode de traitement est radicalement différent, démontrant si besoin était à quel point la bande dessinée peut être un média riche en formes narratives. Avec 13/11, reconstitution d’un attentat, Paris, 13 novembre 2015, Anne Giudicelli (scénario) et Luc Brahy (dessin) proposent ce qu’ils appellent « un documentaire en BD ». Il s’agit ni plus ni moins de raconter, sur le mode choral, l’enchaînement brut des faits qui ont meurtri la France ce jour-là. Le récit s’attache donc à retracer l’itinéraire des tueurs, résumant leurs parcours et exposant la brutalité de leurs actes à travers la capitale française. Les auteurs montrent aussi les réactions au plus haut niveau de l’État français, décrivant avec précision le processus de décision autour du président François Hollande. Le trait rapide de Luc Brahy a tout du story-board et s’adapte au texte journalistique, factuel, d’Anne Giudicelli. Peu de place pour l’analyse ou le ressenti, 13/11 propose le film en noir et blanc de cette nuit sanglante et des quelques journées qui suivirent.

Horreur

Avec Mon Bataclan, Fred Dewilde replace, lui, la petite histoire dans la grande. Sa démarche, avant d’être artistique, est thérapeutique. Il était au Bataclan quand les terroristes ont fait irruption, il n’a pas pu s’enfuir, il est resté de longues minutes allongé dans le sang à côté d’une jeune femme blessée, il est sorti « chanceux, debout, vivant ». Graphiste spécialisé en illustration médicale, il a dessiné cette expérience traumatique en seize pages de BD, d’un trait parfois maladroit, mais toujours sincère. Ainsi, alors que 13/11 tient le lecteur à distance des événements, Mon Bataclan le précipite au cœur de l’horreur.

« Ces dessins m’ont plus libéré que la parole ne l’avait fait, écrit Dewilde dans le texte qui accompagne sa BD. Moins de contrôle dans mon trait que dans mes mots. Moins de retenue, mais sûrement aussi une lecture plus fine de l’image que du verbe. » Et, pourtant, il avoue ne pas pouvoir tout dessiner de ce qu’il a vu : « Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu quand j’ai jeté un coup d’œil circulaire dans la salle en sortant. Pourtant, j’ai bien regardé, je cherchais les copains. Où sont passées ces images ? Visiblement, le logiciel a crypté l’enregistrement parce que je n’y ai pas accès… »

Son histoire est celle d’une reconstruction psychologique, mais elle est aussi celle d’un questionnement : comment réagir face à la haine ? Dewilde répond à sa manière une première fois, en dessinant. Puis, une seconde fois, en écrivant : « Il ne faut pas se tromper d’ennemi : celui-ci n’a pas de couleur, pas de confession. L’ennemi, c’est le fanatisme, c’est la peur, c’est la folie qui conduit à la guerre. L’ennemi, c’est le chaos que Daesh cherche à créer en tuant à travers le monde, toutes confessions confondues, ceux qui ne sont pas lui, afin de monter les communautés les unes contre les autres. L’ennemi, c’est celui qui cède à son tour, qui répond à la haine par la haine. »