Diplomatie

Le Maroc en campagne pour sa réintégration au sein de l’Union Africaine

Le président rwandais, Paul Kagamé, reçu à Casablanca par le roi du Maroc Mohammed VI le 20 juin 2016. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Depuis deux mois, l’agenda diplomatique de Mohammed VI est exclusivement consacré à la politique continentale dans la perspective de la réintégration du royaume dans l’UA. Explication.

«Son Excellence le président Muhammadu Buhari a exprimé sa joie d’apprendre que le Maroc souhaite être réadmis au sein de l’Union africaine [UA]. » Diplomatiquement parlant, la formule est on ne peut plus tiède. Mais cet extrait du communiqué commun rendu public à l’issue de la visite officielle de Mohammed VI au Nigeria a de quoi satisfaire Rabat.

« C’est un pays avec lequel il n’y avait aucun dialogue auparavant. Aujourd’hui, la communication est établie au sommet de l’État, et des projets structurants pour toute une partie du continent sont conçus en commun », affirme un diplomate chevronné. Pour lui, c’est même une brèche ouverte dans l’axe Alger-Abuja-Pretoria, souvent présenté comme un soutien indéfectible à la République arabe sahraouie démocratique (RASD), aujourd’hui membre de plein droit de l’UA.

Des soutiens subsahariennes pour l’intégration du Maroc dans l’UA

Le retour du Maroc au sein de l’organisation panafricaine, sur fond du sempiternel conflit du Sahara, a bien sûr été au cœur de la dernière offensive diplomatique de Mohammed VI sur le continent : une tournée de deux mois qui l’a conduit dans six pays, entrecoupée par un sommet rassemblant une trentaine de chefs d’État africains à Marrakech (en marge de la COP22) et par un discours de commémoration de la Marche verte prononcé depuis Dakar.

Autant de démonstrations de l’africanité du royaume – auxquelles s’ajoute le lancement d’une deuxième phase de régularisation des migrants africains installés au Maroc – qui ouvrent la voie à son retour au sein d’une institution dont il fut l’un des fondateurs. Le processus est néanmoins loin d’être achevé et toute la diplomatie chérifienne reste mobilisée, avec en ligne de mire le prochain sommet de l’UA, prévu à Addis-Abeba fin janvier 2017.

Pour baliser le terrain, le royaume a conféré à sa politique africaine une portée plus continentale. Après avoir renforcé son ancrage en Afrique de l’Ouest, Rabat s’est tourné vers l’est. Rwanda, Tanzanie, Éthiopie, Madagascar, autant de pays que Mohammed VI a visités pour la première fois, alors qu’il a effectué quarante voyages en Afrique depuis le début de son règne. Et, grande première, la majorité d’entre eux reconnaissent la RASD. « Jusqu’à récemment, le Maroc tournait le dos à ces États, mais cette approche est révolue, explique Cherkaoui Roudani, universitaire spécialiste des questions internationales. Le royaume cherche désormais à instaurer un climat de confiance avec tous ces partenaires au moment où l’on vit un éveil du panafricanisme pragmatique, sur le plan tant économique que géopolitique. »

Ainsi, sans forcer la main de quiconque au sujet de la reconnaissance de l’État sahraoui, la diplomatie marocaine a obtenu l’appui de nouvelles capitales quant à son retour dans l’institution. Le point a été évoqué dans tous les communiqués conjoints qui ont ponctué les visites du roi. Addis-Abeba a ainsi exprimé son « soutien » à ce retour. Idem pour Dar es-Salaam, qui voit dans cette décision le moyen pour le Maroc de « retrouver sa place légitime ». À Madagascar, le président Hery Rajaonarimampianina a réitéré « l’engagement ferme à œuvrer pour que ce retour soit effectif dès le prochain sommet de l’organisation ». Enfin, à Kigali, le président rwandais (à la tête également de l’UA) s’est exprimé « en faveur d’une admission prompte et inconditionnelle du Maroc dans sa famille panafricaine, dès le prochain sommet de l’Union ».

Rapprochements Sud-Sud

Pour séduire ses futurs alliés, Rabat a bien entendu mis en avant son approche multidimensionnelle de développement Sud-Sud, rodée depuis une bonne décennie avec ses partenaires « classiques » ouest-africains. Il y a d’abord les grands chantiers structurants qui prennent désormais une ampleur régionale avec le projet de gazoduc Maroc-Nigeria, ou encore l’autoroute Tanger-Lagos, ainsi que les investissements d’envergure lancés par les sociétés publiques ou privées marocaines (83 accords ont été signés, pour des investissements estimés à 6 milliards de dollars [5,6 milliards d’euros]). Mais il y a aussi toute l’expertise dans les domaines sécuritaire, religieux ou social que le Maroc consent à partager avec le continent.

« L’accord sécuritaire signé avec le Rwanda et le lancement de la construction d’une mosquée Mohammed-VI en Tanzanie ou encore d’un centre de formation à Madagascar démontrent la capacité du royaume à traduire sur le terrain sa politique africaine tout en s’adaptant aux besoins de chaque pays », avance Cherkaoui. À tout cela s’ajoute le style royal. Au cours de son périple, on a ainsi pu voir Mohammed VI l’Africain, en souverain décontracté et accessible, se balader sur les marchés d’Antananarivo, faire ses emplettes dans les boutiques de créateurs à Abuja, ou encore prier dans une mosquée à Zanzibar, où il avait prolongé son séjour pour des vacances privées, comme il le fait pratiquement à chacun de ses déplacements africains.

Obstacles procéduraux

Il n’est d’ailleurs pas exclu de voir Mohammed VI repartir pour une nouvelle tournée africaine d’ici à la fin de janvier. « Le voyage prévu en Zambie devrait être reprogrammé dans les semaines à venir, et d’autres destinations pourraient s’ajouter », confie un diplomate habitué des visites royales. Car même si les derniers déplacements sont venus conforter le retour du Maroc dans le giron de l’UA dès le sommet de janvier prochain, la diplomatie chérifienne ne s’endort pas sur ses lauriers.

« À l’heure actuelle, nous assurons le suivi avec la Commission de l’Union afin qu’elle nous notifie la décision de réadmission du Maroc en tant que membre de l’institution, assure une source du département des Affaires étrangères. Le Maroc ne force pas la porte de l’UA. Il est soutenu par une majorité d’États membres et a respecté les procédures permettant son retour tout en contournant les obstacles bureaucratiques susceptibles de le retarder. »

En effet, un communiqué du ministère des Affaires étrangères est venu, fin novembre, recadrer la présidente de la Commission de l’UA, la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. Le département de Salaheddine Mezouar, qui assurait disposer de « lettres de soutien, formelles et juridiquement valides […] d’une grande majorité d’États membres, largement supérieure à celle requise par l’acte constitutif de l’UA », dénonçait les « manœuvres d’obstruction » consistant à improviser « une nouvelle exigence procédurale inédite […] pour rejeter arbitrairement les lettres de soutien au Maroc émanant des ministères des Affaires étrangères des États membres ».

La présidente de la Commission avait d’ailleurs été sévèrement critiquée par Rabat pour « avoir retardé de manière injustifiée la diffusion aux membres de l’UA » de la demande du Maroc, qui lui a été officiellement remise le 23 septembre, à New York, par Taïeb Fassi-Fihri, conseiller royal à la diplomatie.

La future présidence de la commission, un vote crucial

Ces manœuvres ne sont pas pour décourager Rabat, qui non seulement entend retrouver son siège dès janvier prochain, mais espère aussi exercer ses attributions de membre en participant au vote pour la présidence de la Commission. « C’est un enjeu important, nous espérons que l’ordre du jour du sommet nous sera favorable, de manière qu’on redevienne membre avant la tenue de l’élection », nous explique notre source. Et au sujet des cinq candidats déclarés à la succession de Dlamini-Zuma, Rabat voit déjà d’un mauvais œil la campagne menée par la Kényane Amina Mohamed, soutenue par Alger, qui s’est rendue récemment dans les camps sahraouis de Tindouf.

Et pour cause : quand bien même les enjeux du retour du Maroc dans l’UA vont au-delà du seul conflit du Sahara, le dossier reste une épine dans le pied pour la diplomatie chérifienne. Pour retrouver rapidement sa place au sein de la famille africaine, le Maroc a d’ailleurs accepté de renoncer à la condition de suspension de la RASD de l’organisation, qu’il avait exprimée lors de l’annonce faite à Kigali l’été dernier. Il ne compte pas pour autant composer avec cette entité non reconnue par la communauté internationale et que seuls 18 membres de l’UA continuent de reconnaître.

« C’est à nos adversaires, qui avaient jusque-là le champ libre pour présider les commissions de leur choix, programmer des discours et défendre des résolutions qui n’avaient pas lieu d’être, de composer avec le Maroc. Nous comptons bien faire entendre désormais notre voix au sein de l’Union », lance un diplomate de haut rang. Le ton est donné !

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