Energie

Électriciens publics : tout n’est pas perdu !

Opération de maintenance sur le réseau d’Electricity Company of Ghana, qui subit de lourdes pertes financières.

Opération de maintenance sur le réseau d’Electricity Company of Ghana, qui subit de lourdes pertes financières. © ECG

Les énergéticiens du continent connaissent d’importants problèmes de rentabilité et de solvabilité. La Banque mondiale propose quelques pistes pour garantir leur avenir.

L’année 2017 sera-t-elle celle de la rédemption pour Electricity Company of Ghana (ECG) ? Plombée par des pertes (147 millions de cedis avant impôt, soit 38 millions d’euros, en 2014) et des problèmes de gouvernance, la principale compagnie publique d’électricité doit être mise en concession dans les tout prochains mois. Alors même que le Ghana possède l’un des plus grands barrages d’Afrique (Akosombo, 1 000 MW) et que les tarifs de l’électricité ont été augmentés de 68 % en janvier 2016, ECG ne parvient pas à sortir de ses difficultés. La situation de Volta River Authority (VRA), elle aussi publique, est encore moins brillante, avec une perte nette après impôt de 1,3 milliard de cedis en 2015.

Sur le continent, le cas ghanéen n’est qu’un exemple parmi d’autres. De Conakry à Nairobi, en passant par Alger, Kinshasa et Bangui, les énergéticiens, pour la plupart publics, sont confrontés à des fragilités structurelles sur le plan financier. « Ils sont tous insolvables ou presque », note un avocat d’affaires spécialiste du secteur. Produire, transporter et facturer l’électricité sans perdre d’argent tourne au casse-tête.

Les tarifs pratiqués couvrent rarement le coût de production, très élevé en Afrique en raison notamment de la petite taille des marchés. L’État actionnaire est donc contraint de verser de lourdes subventions aux dépens d’autres secteurs tout aussi prioritaires, comme l’éducation ou la santé. Au Sénégal, par exemple, ces aides ont atteint 120 milliards de F CFA (183 millions d’euros) en 2012, au plus fort de la crise énergétique. Dans ces conditions, difficile de dégager des fonds pour investir et combler le déficit en électricité. La solvabilité des énergéticiens africains inquiète à un point tel que la Banque mondiale vient de consacrer une étude à ce sujet, publiée en septembre. Tour d’horizon des recommandations mises en avant par l’organisation internationale.

1 – Fixer le juste prix

Comme elle le fait régulièrement, l’institution de Washington préconise, dans son rapport « Financial Viability of Electricity Sectors in Sub-Saharan Africa », d’augmenter les tarifs. Dans la plupart des pays, ces derniers sont bien inférieurs aux coûts de production. « Au Mali, le prix du kWh est de 70 F CFA, tandis que le coût de production s’élève à 90 F CFA », confirme Daouda Berté, directeur du développement rural et des infrastructures à la BOAD. Mais, pour Abidjan, Kinshasa ou Niamey, relever les tarifs est une décision sensible, hautement politique, qui peut provoquer l’ire de la population, comme on l’a vu cette année en Côte d’Ivoire.

Et pour cause : les Africains paient déjà les factures les plus élevées du monde, en comparaison avec leurs revenus, soit 0,14 dollar le kWh contre 0,04 en Asie. Selon l’ancien directeur d’une société d’énergie ouest-africaine, l’injonction des bailleurs de fonds, soucieux de récupérer leur mise, peut être contournée : « Beaucoup de choses dépendent de notre aptitude à les convaincre. Mais très peu de hauts responsables acceptent de s’opposer à eux. »

Plutôt que des augmentations brutales, parfois liées au coût du combustible, certains pays comme le Kenya ont choisi d’ajuster les prix à l’évolution des cours du pétrole (« fuel ­surcharge »). Autre piste : s’appuyer sur les industriels, plus solvables, pour absorber les hausses. Cette différence de tarification est cependant encore peu utilisée, note la Banque mondiale.

2 – Réduire le gaspillage

En moyenne, un quart de l’électricité produite en Afrique n’est pas facturée, soit parce qu’elle est perdue, soit parce qu’elle est volée. En RD Congo et en Centrafrique, cette proportion dépasse les 40 %, souligne la Banque mondiale. Ces pertes proviennent tout d’abord du mauvais état des installations, qui « relâchent » dans la nature une partie de l’électricité produite en raison d’un manque chronique de maintenance, « souvent sacrifiée face à d’autres urgences, comme le paiement des salaires ou l’achat de carburants », note le rapport.

À son arrivée en 2014 au Cameroun, le capital-investisseur britannique Actis a ainsi découvert qu’une large part des poteaux de bois soutenant les lignes électriques à travers le pays étaient cassés ou pourris, tandis que les transformateurs étaient à bout de souffle : c’est la vétusté de ces équipements, plus que le manque d’électricité, qui explique les délestages, en a-t-il conclu.

À ces pertes dites « techniques » s’ajoutent des pertes « non techniques » : les vols. Au Cameroun toujours, la direction de la compagnie Eneo nous confiait en 2015 que, dans certains quartiers, ce phénomène touchait la moitié de l’électricité consommée. « C’est un véritable fléau », confirme un industriel qui a travaillé sur tout le continent. De plus, une part importante de la consommation d’électricité reste impayée, en raison du manque de contrôle, de l’envoi et de la réception aléatoires des factures ou encore du non-recouvrement.

L’installation de compteurs prépayés apparaît ici comme une solution miracle, pour un coût que la Banque mondiale juge « modéré », soit une centaine de dollars. Et de citer le Rwanda et l’Ouganda, où de tels équipements ont été mis en place dans la moitié des foyers et où le taux de recouvrement des factures atteint désormais respectivement 95 % et 99 %. « Mais attention, poursuit notre expert, le développement de ce système ne doit pas déboucher sur une réduction du personnel affecté aux contrôles sur le terrain, car sinon les clients trouveront le moyen de réaliser des détournements. »

Jean Piere KEPSEU

Salle de commandedu fournisseurcamerounais Eneo. © Jean Piere KEPSEU

3 – S’appuyer sur un État rigoureux

Quand il s’agit de payer les factures, l’État actionnaire est bien souvent… le plus mauvais client. En RD Congo, le taux de recouvrement des sommes dues par les pouvoirs publics est de 33 %, quand celui des ménages et des entreprises atteint 89 %, selon la Banque mondiale. Sous le prétexte qu’ils subventionnent les énergéticiens, les gouvernements permettent à leurs administrations d’accumuler des arriérés considérables, soulignent plusieurs interlocuteurs.

L’État doit non seulement se montrer exemplaire, mais aussi garantir un environnement favorable à l’activité. « Il faut un bon management, des clients disciplinés et aussi une bonne régulation du secteur, préconise Abel Tella, directeur général de l’Association des sociétés d’électricité d’Afrique (Asea). Sur le dernier point, il y a quelques progrès, certains États étant plus avancés que d’autres. La Cedeao s’est d’ailleurs dotée d’une autorité chargée d’éditer des règles qui vont s’appliquer à tous les États membres. »

Le sérieux des pouvoirs publics est d’autant plus crucial que ceux-ci sont directement mis à contribution par les prêteurs et investisseurs privés. « Plus aucun dossier ne se fait sans la garantie directe de l’État. Donc in fine, la question qui se trouve derrière la solvabilité des entreprises publiques, c’est celle de l’état », affirme une source juridique. Certaines institutions, comme la BOAD, ont même décidé d’aller plus loin.

« Il est toujours plus compliqué d’octroyer un prêt à une entreprise sur garantie de l’État. Donc, pour un projet spécifique, nous accordons des prêts directement à l’État », explique Daouda Berté, dont les services ont récemment accordé à Énergie du Mali (EDM) un prêt de 17 milliards de F CFA destiné à financer une interconnexion avec la Guinée. La réputation est enfin un levier non négligeable pour obtenir les faveurs des investisseurs. « Il y a un historique qui compte », souligne un spécialiste, citant la régularité du Togo dans le règlement de ses factures à l’opérateur américain ContourGlobal ou encore le sérieux de la compagnie publique Sonabel (Burkina Faso), pourtant lourdement endettée.

4 – Diversifier les sources d’énergie

Si l’électricité africaine est chère, c’est en partie parce que les choix nationaux en matière d’énergie ont souvent été guidés par l’urgence. L’Africa Progress Panel, dirigé par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, s’est ainsi alarmé du poids effarant des centrales électriques en location à travers le continent. Des solutions clés en main – des parcs de générateurs fonctionnant majoritairement aux hydrocarbures – qui ont été choisies en temps de crise pour réduire rapidement les délestages. Mais « ce qui apparaît comme une solution d’urgence devient invariablement une installation permanente qui délivre une électricité à un prix élevé », critique le think tank dans un rapport, évoquant un coût de production deux fois supérieur à la moyenne mondiale.

En Afrique, le gazole (pour alimenter les moteurs diesel) et le fioul lourd (HFO) représentent la première source d’électricité. Une part qui atteint 57 % au Burkina Faso et 77 % au Niger. « Le coût de ces installations est très élevé car, en plus du combustible, leur exploitation coûte très cher : les machines tournent en permanence alors qu’elles ne sont pas faites pour ça, il faut donc les changer souvent », décrypte Abel Tella.

Malgré la chute des cours des hydrocarbures, l’État est souvent obligé de mettre encore la main au pot. « Nous devions 66 milliards de F CFA à la Sonabhy [Société nationale burkinabè d’hydrocarbures] en décembre 2015, mais l’État a pris en charge 40 milliards de cette facture. Les 26 milliards restants seront remboursés sur une échéance de dix ans. Donc ce problème est réglé, et nous payons à bonne date nos factures », témoigne François de Salle Ouedraogo, directeur général de la Sonabel, régulièrement citée en exemple pour sa bonne gestion.

Alors, comment alléger la note ? La Banque mondiale préconise tout d’abord de privilégier le HFO, moins cher que le gazole. Surtout, la chute des prix des hydrocarbures offre une marge de manœuvre financière pour amorcer un virage vers des énergies pérennes – solaire, éolien, hydroélectrique. La dépense initiale est élevée, mais le coût opérationnel est moindre.

Pour Abel Tella, cette baisse des cours est une « aubaine » : non seulement les financements alloués aux énergies propres sont aujourd’hui massifs, mais les coûts de production sont compétitifs dans de nombreuses régions, face à l’énergie thermique. C’est notamment le cas au Sénégal. En octobre, lors de l’inauguration de la centrale solaire de Bokhol (20 MW) – présentée comme la plus grande d’Afrique de l’Ouest à ce jour (un deuxième site semblable est attendu en 2017 au Sénégal) –, le président Macky Sall a même ouvert la porte à une baisse des tarifs de l’électricité dans son pays.


Le secteur privé à la rescousse

Pour améliorer l’état de leurs finances, les énergéticiens africains se tournent massivement vers le privé. Ces partenariats public-privé (PPP), toutes dimensions et énergies confondues, sont de plus en plus nombreux : Jorf Lasfar au Maroc (charbon), Senergy 2 au Sénégal (solaire), ou encore Ciprel et Azito en Côte d’Ivoire (gaz). Mais ce schéma comporte aussi ses inconvénients. « Le manque de viabilité financière des compagnies publiques peut réduire la capacité des pays à attirer des producteurs indépendants d’électricité, souligne la Banque mondiale dans son étude consacrée à ce secteur et publiée en septembre. Dans un environnement plus risqué, les investisseurs vont avoir tendance à attendre de meilleurs retours sur investissement, poussant les prix à la hausse. » Ainsi, le tarif négocié dans le cadre d’un contrat d’achat d’électricité (couvrant plusieurs années, voire des décennies), qui rémunère l’investisseur en contrepartie de la construction et de l’exploitation du site de production, peut significativement gonfler à la mesure du risque encouru.

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