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Cet article est issu du dossier «Tendances 2016 : luxe et art»

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Galerie Lafayette
Arts

Art : portraits de collectionneurs

Nahim Suti. © Kambou Sia pour JA

C’est souvent jeunes qu’ils ont été contaminés par le virus de l’Afrique, et c’est l’art qui le leur a transmis.

Plus tard, la réussite économique aidant, ils ont pu assouvir sans limite leur passion, alors que les œuvres africaines s’échangeaient sur le marché à des tarifs beaucoup moins élevés qu’aujourd’hui – le prix moyen des lots africains de Bonhams, la maison d’enchères britannique, a ainsi quintuplé en quelques années. Des collectionneurs déjà connus, comme les Français Marc Ladreit de Lacharrière – grand ponte du capitalisme français qui expose actuellement sa collection au Musée du Quai-Branly-Jacques-Chirac, à Paris –, Jean Pigozzi et Jean-Paul Blachère.

On compte aussi le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou ; le congolais Sindika Dokolo, gendre du président angolais José Eduardo dos Santos ; la Tunisienne Olfa Rambourg, épouse d’un gérant de hedge fund ; Seth Dei (Blue Skies Holdings) ; Theo Danjuma ; Stephen Tio Kauma (Afreximbank)… Si certains, comme l’architecte ivoirien Pierre Fakhoury, cultivent encore la discrétion, la plupart assument sans complexe leur passion, mais réfutent catégoriquement le terme de « placement » et froncent sévèrement les sourcils quand on leur parle d’avantages fiscaux, qui n’existent pas dans tous les pays.

Pour eux, tout est question de coup de cœur. Et cela ne saurait avoir de prix. Créant des institutions destinées à exposer et à soutenir les artistes du continent, ils donnent de plus en plus de valeur à l’art africain sur le marché mondial.

Janine Kacou Diagou

« Je me suis rendu compte de la capacité d’anticipation des artistes sur les changements majeurs dans la société. » Directrice générale du groupe de bancassurance ivoirien NSIA, Janine Kacou Diagou, née en 1973, se souvient d’une époque où, à Abidjan, tout le monde se connaissait et où elle a pu ainsi nouer des contacts avec le pionnier de la sculpture moderne Christian Lattier comme avec les peintres Michel Kodjo ou James Houra.

Elle commence sa collection avec des pièces que son père lui confie, puis acquiert des pièces d’art ancien africain, notamment bamiléké, et des statuettes d’Ifé « qu’elle aime toucher pour rester en contact avec cette part importante de son passé ». Sensible au discours et au geste de l’artiste, elle admet préférer le figuratif, et se tourne vers des pièces du « maître du jet » Monné Bou, de Youssouf Bath, « chantre du mouvement Vohou-Vohou, qui ne travaille qu’avec des écorces de bois battus et des pigments naturels ».

Ses goûts évoluent ensuite avec des artistes des années 1990, symboles de l’émergence du multipartisme, Jacobleu, Serge Gossé, puis vers des artistes de la sous-région comme le Béninois Dominique Zinkpè, appelé le « Basquiat [artiste new-yorkais mort en 1988 à l’âge de 27 ans] africain », ou Ki Siriki, sculpteur promoteur du symposium de Laongo (un site de sculpture sur granit au Burkina). Détentrice de ce qui est peut-être la plus importante collection d’Afrique de l’Ouest, Janine Kacou Diagou assure qu’un musée privé verra très bientôt le jour.

Nahim Suti

Ami d’enfance de Thierry Dia Brou, propriétaire de la galerie abidjanaise Houkami Guyzagn, le financier Nahim Suti, président de First Finance, une entreprise de microfinance créée en 2009, ne s’intéressait au départ qu’à de jeunes artistes sortis de l’École nationale des beaux-arts d’Abidjan. Écumant depuis 2005 les galeries à chacun de ses déplacements en Afrique de l’Ouest, il collectionne désormais les tableaux de peintres plus reconnus comme le Ghanéen Ablade Glover, le Béninois Ludovic Fadairo, les Ivoiriens Augustin Kassi, Samir Jacques Stenka, le Togolais Ulliette Balliet…

En 2009, il a créé une structure de private equity qui dispose d’un volet consacré à l’industrie de l’art, Wap Art. « Il y a des artistes qui prennent de la valeur, de 1 000 à 10 000 euros. Compte tenu de l’évolution de la classe moyenne, du retour de la diaspora et de la professionnalisation du marché, une œuvre que l’on achète 1 000 euros aujourd’hui peut se revendre 2 000 dans les trois ans. »

En tant que financier, celui qui a pour ambition de monter une collection d’artistes d’Afrique de l’Ouest peut aussi, à l’instar de la Bicici (BNP Paribas) ou de la Société générale de Banque, prendre des œuvres en garantie.

Kamel Lazaar

Enfant déjà, dans son village tunisien de Mahdia tout en céramique perché sur une colline en bord de mer, inspiré par l’architecture ottomane, Kamel Lazaar, aujourd’hui âgé de 63 ans, accrochait au mur des posters de tableaux de maîtres. Une passion qui n’a jamais vraiment quitté le président-fondateur de la banque d’affaires Swicorp, passé par Citigroup. Issu d’un milieu modeste mais très lettré, ce globe-trotteur qui se décrit comme « enfant de Bourguiba », initié à la peinture par l’un de ses copains d’enfance, descendant du peintre flamand Rubens, en a toujours profité pour rencontrer des artistes entre deux rendez-vous d’affaires.

Crédit : Ons Abid

Crédit : Ons Abid

L’occasion de se constituer une collection éclectique de céramiques berbères, de tapis marocains, de pièces d’artistes subsahariens, comme les Sud-Africains Pieter Hugo et Mustafa Maluka. Voire d’installations, suscitant souvent l’interrogation des douaniers tunisiens à l’aéroport. Sa collection devenant importante, il a tenu il y a dix ans à l’ouvrir au public et à se mettre au service des artistes.

Sa Fondation Kamel Lazaar promeut la richesse des arts visuels du monde arabe, « qui vont de la calligraphie contemporaine à la peinture photoréaliste en passant par la peinture bidimensionnelle et la photo. Elle encourage tout particulièrement les artistes vidéo, notamment saoudiens, ce qui est assez inédit dans le monde arabe », décrit sa fille Lina, une ancienne de la maison d’enchères Sotheby’s, aujourd’hui vice-présidente de l’institution.

Laquelle produit aussi des films, des concerts, édite des livres ou encore Ibraaz, la première revue d’art contemporain du monde arabe. Après le décès, en mars, de l’architecte d’origine irakienne Zaha Hadid, qui avait planché sur le projet, la fondation veut toujours ouvrir un espace culturel à Tunis pour exposer le fonds comprenant un millier d’œuvres.

Matthias Leridon

« L’art africain reflète toujours cette conviction que la vie est plus importante que la mort. De la même manière que la musique contemporaine mondiale est née en Afrique, l’art africain colore la création contemporaine mondiale. » Le week-end du 11 novembre, c’est au Carreau du Temple, dans les allées de la foire parisienne d’art africain contemporain Akaa (Also Known as Africa), que l’on pouvait croiser Matthias Leridon.

C’est avec une œuvre de l’Angolais Franck Lundangui – une tapisserie faite d’épingles de nourrice – et un tableau du Congolais Gastineau Massamba sous le bras qu’est finalement reparti le président-directeur général du cabinet de conseil en communication Tilder. Mais si à chacun de ses déplacements dans le monde il réserve toujours quelques heures à sa passion, il « privilégie en fait beaucoup plus la rencontre avec les artistes qu’avec les œuvres ».

C’est à partir des années 1980, avec l’achat d’un tableau de Chéri Samba, que celui qui est tombé amoureux de l’Afrique à l’âge de 14 ans lors d’un voyage au Togo commence, avec son épouse, Gervanne, une collection qui atteint aujourd’hui les 6 000 œuvres (photos, sculptures, collages, installations, mais pas de vidéos, « qui ne l’ont pas encore touché »).

Une collection qui s’enrichit par coups de cœur et n’a pas vocation à être organisée. « Ce sont des œuvres à vivre. Nous ne revendons jamais une œuvre acquise », assure Matthias Leridon. Le couple, qui passe une partie de son temps au Cap, capitale montante du marché de l’art, envisage d’y ouvrir un lieu permanent d’exposition et une résidence d’artistes qui ferait le pont entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Sud.

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