Politique

Fidel Castro, l’Afrique et nous

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Fidel Castro à La Havane, le 7 juillet 2003. © RAFAEL PEREZ/AP/SIPA

Fidel Castro est mort pour la deuxième fois le 25 novembre 2016. La première, c’était il y a un peu moins de neuf ans quand le « comandante en jefe » déposa les armes et le pouvoir, vaincu par le seul adversaire auquel il ne pouvait pas résister : la maladie.

Depuis, l’octogénaire n’était plus qu’une relique, un musée que l’on revisitait parfois pour se souvenir de la guerre froide et des rêves évanouis du socialisme tropical.

« Que dire de son héritage qui n’ait été ressassé mille fois ? lisait-on dans JA en février 2008. Que pèsent les acquis positifs du castrisme – progrès sociaux, santé, éducation pour tous – face à la dictature, aux violations des droits de l’homme et au marasme économique ? Quelle image les Africains conserveront-ils de lui ? »

Une décennie plus tard, ces questions demeurent ouvertes… Pendant son demi-siècle de règne absolu, JA s’est efforcé de suivre Castro pas à pas, au plus près des évolutions d’un homme et d’un régime très rapidement incapables de conjuguer socialisme et liberté, mais à qui les progressistes de l’époque pardonnaient tout, de crainte de faire le jeu des États-Unis, engagés dans une absurde et stupide politique de déstabilisation de l’île rebelle.

En 1961, le « libérateur de Cuba »

Béchir Ben Yahmed, le futur fondateur d’Afrique Action – qui allait devenir Jeune Afrique –, se rend à La Havane en 1960, y rencontre longuement Ernesto Che Guevara et ressort enthousiaste de ses entretiens avec le compagnon de Fidel. Un an plus tard, depuis Tunis, où il est édité, l’hebdo de BBY placarde en couverture de son numéro 14 une photo du Líder Máximo avec cette simple légende : « Fidel Castro, libérateur de Cuba », suivie d’une citation de Joseph Staline : « Il est trois choses dont nous avons besoin : premièrement, des armes, deuxièmement, des armes, troisièmement, encore plus d’armes. »

Les unes de JA seront, jusqu’à la parution en mars 1970 d’une enquête décapante de l’agronome René Dumont, plutôt laudatrices pour un homme que le romancier américain Graham Greene n’hésite pas à qualifier d’« héroïque » dans nos colonnes. Intitulé « Cuba est-il socialiste ? », le reportage que livre Dumont produit donc l’effet d’une douche froide. « En dix ans, les choses ont hélas bien changé », écrit l’auteur de L’Afrique noire est mal partie, qui pointe avec lucidité les premières dérives politiques et économiques du pouvoir d’un seul.

JA, qui a publié en 1968 le journal posthume de Che Guevara, se montre dès lors plus circonspect, surtout lorsque Castro sert de bras armé aux Soviétiques dans la guerre fratricide opposant deux dictateurs de la Corne de l’Afrique, Mengistu Haile Mariam et Siad Barré, ou quand il envoie ses conseillers entraîner les séparatistes du Front Polisario. Certes, il n’en va pas de même de l’intervention cubaine en Angola, dont on sait qu’elle permit de repousser l’invasion sud-africaine et de précipiter l’indépendance de la Namibie, tout en contribuant à miner le régime honni de l’apartheid.

En 1977, le « latino-africain »

En février 1977, JA traduit ainsi le long opus de Gabriel García Márquez, Operación Carlota, récit épique du pont aéro-maritime qui amena à Luanda vingt mille soldats cubains en deux mois. Pour nous, ce Castro-là est du bon côté de l’Histoire, dans le droit fil du révolutionnaire qui se proclame « latino-africain » et forme des milliers de jeunes issus du continent aux métiers de la santé.

Pourtant, à l’occasion d’un reportage à Cuba au début des années 1980, puis d’un autre dans les maquis de l’Unita, en Angola, l’auteur de ces lignes relate que l’idylle a son revers : celui de ces jeunes Cubains qui refusent le service militaire de trois ans en Afrique, se cachent ou tentent de fuir vers les côtes de Floride.

Celui de ces morts au combat dont les corps ne sont pas rapatriés, de ces prisonniers de guerre oubliés dans les camps de Jonas Savimbi, de ces « héros du socialisme » amputés, grabataires, aveugles. Au total, l’aventure castriste sur le continent aura coûté la vie à plus de 50 000 hommes…

En 2008, « Adiós Fidel »

Au cours de ces années 1980, un collaborateur de JA, l’écrivain cubain Carlos Moore, ex-révolutionnaire passé par la case prison avant de fuir l’île en 1963, ami de Césaire, de Fela et de Cheikh Anta Diop, nous fait découvrir une autre réalité occultée : les discriminations envers les Noirs, 15 % de la population (60 % si l’on y inclut les « mulatos »), instillées par un pouvoir presque exclusivement concentré entre les mains des Cubains blancs d’origine espagnole – à l’image de Fidel lui-même.

Écorché vif, Moore le dit avec ses mots : racisme, ségrégation, apartheid. Pour lui, le devoir internationaliste des frères Castro en Afrique n’est pas autre chose qu’une œuvre néocoloniale. On peut trouver ces jugements excessifs, mais le socle sur lequel ils s’appuient n’est guère contestable. Quinze ans plus tard, quand les dernières troupes cubaines refont en sens inverse le trajet de l’opération Carlota, après avoir affronté les Sud-Africains lors de la grande bataille de Cuito Cuanavale – 35 000 soldats engagés, leur Austerlitz à eux –, l’URSS s’effondre, et la petite île retrouve ses dimensions, à 10 000 km des côtes africaines.

Cuba plonge dans la dépression et étouffe sous un embargo scandaleux. Le caudillo, lui, s’anémie et se recroqueville comme un bonsaï. L’un et l’autre sortent peu à peu des radars de JA jusqu’à cet « Adiós Fidel » en une de l’édition du 24 février 2008. Cover, faire-part et épitaphe qu’il n’était nul besoin de répéter…

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