Arts

Blade MC AliMBaye : rapper la négritude

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« Maryse Condé dit que je suis son fils, c’est un grand honneur pour moi ».

"Maryse Condé dit que je suis son fils, c'est un grand honneur pour moi". © Alexandre Gouzou/JA

Avec son premier album, Bleu : point zéro, ce Français d’origine sénégalaise dénonce l’hypocrisie de la société française à l’égard des afrodescendants.

C’est par un simple courriel de la part des programmateurs de la salle de spectacle du Nouveau Casino de Paris que Blade MC AliMBaye a appris l’annulation de son concert en mai dernier. La raison officielle ? Des textes trop engagés, des visuels trop sanglants, quelques semaines après les attentats qui ont frappé Bruxelles. Sa réponse, l’artiste de 34 ans l’a donnée à travers un texte, publié sur sa page Facebook, qui traduit sa colère et son incompréhension face à cette décision pour lui totalement injustifiée.

Plus tard, et devant la polémique qui grandit sur les réseaux sociaux, le directeur de la salle exprimera ses regrets. Mais le mal est fait, et l’artiste sera reprogrammé dans une autre salle.

Injustice familière

L’injustice, Blade y a été confronté pour la première fois à l’âge de 6 ans, lors de son entrée à l’école du village français des Trois-Pierres, situé au cœur de la Normandie. « Je me sentais à ma place, mais les autres enfants me faisaient bien comprendre que j’étais différent. J’apprends alors que je suis noir. » De cette période de son enfance découlent de multiples questions sur ses origines africaines, lui qui est né en France, et sur celles de ses parents, venus du Sénégal.

Mais c’est aussi à l’école que l’artiste rencontre son instituteur de CM2, qui sait déceler en lui une sensibilité littéraire. « En nous faisant écouter Léo Ferré, Jean Ferrat ou encore Georges Brassens, il nous a inculqué un certain respect pour les mots et nous a fait comprendre quel impact formidable ils pouvaient avoir. »

Adolescent, Blade se révèle un élève turbulent. « Je ne tenais pas en place. J’ai fait plusieurs collèges et ai été expulsé de deux ou trois lycées à cause de mon comportement. Et alors que je voulais effectuer des études en arts plastiques, les différents conseillers d’orientation m’ont jeté en comptabilité. » C’est finalement dans le théâtre que Blade va se libérer, d’abord en suivant des cours dans son lycée privé, puis dans le milieu professionnel.

Intégrant plusieurs pièces comme La Bossa Fataka de Rameau, de la compagnie Montalvo-Hervieu, ou Troyennes, d’après une œuvre d’Euripide adaptée par Kevin Keiss et mise en scène par Laëtitia Guédon, il délaisse peu à peu les études pour se consacrer pleinement à l’art. En parallèle de sa vie de comédien, il écrit des textes, en rapport avec l’histoire des Noirs en France.

C’est d’ailleurs le soir d’une représentation théâtrale que le comédien fera la rencontre de Maryse Condé, qui préside le Comité pour la mémoire de l’esclavage. La romancière, touchée par ses mots, le confortera dans sa démarche d’écriture… et « adoptera » même le jeune homme. « Elle dit que je suis son fils, c’est un grand honneur pour moi. »

Hommage à l’histoire 

Cette relation a consolidé son engagement au sein du mouvement de la négritude. Passionné par les anecdotes de son grand-père Ali M’Baye, ancien tirailleur sénégalais, et les livres de Frantz Fanon ou de Cheikh Anta Diop rangés dans la bibliothèque de son père, Blade s’est toujours senti personnellement impliqué dans le combat contre l’oubli de l’esclavage, de la traite négrière et de la colonisation. C’est cet engagement qu’il met en musique dans son album, Bleu : point zéro.

Sorti l’année dernière, ce premier volet d’une trilogie à venir appelée Bleu, Blanc, Sang a pour ultime objectif de « décoloniser les esprits », thème cher au mouvement de la négritude mais peu exprimé dans le milieu du hip-hop français. Ce que déplore le rappeur : « J’estime que nous avons un devoir de revendication et de transmission. Les membres du groupe IAM ou Expression Direkt ont toujours été engagés. Il est dommage que la tendance actuelle soit à l’appauvrissement des mélodies et à l’apologie de la drogue ou de la misogynie. »

Avec le morceau « Février noir », l’artiste appelle par exemple à rendre hommage à l’histoire des Noirs : « J’ai la peau corbeau, m’a fait savoir l’administration / Radote l’intégration, je les attends depuis trois générations / Grand-père, la chair à canon, les y’a bon, les jours précaires / Souviens-toi, Le Havre était une ville négrière. » Une démarche salutaire, comme le remarque son producteur, Timour Cardenas, qui a notamment collaboré avec Papa Wemba et Alpha Blondy. « Grâce à la clarté de ses propos, il redonne vie à ce passé peu évoqué de l’histoire de France. »

Un endroit calme pour apaiser sa colère 

Le « point zéro » qui donne son orientation thématique à l’album est pour l’artiste le point d’impact d’un missile, partant de l’île de Gorée, lieu symbolique de la traite négrière au Sénégal, pour atterrir dans l’Hexagone.

De cet impact peut alors s’amorcer une renaissance, et une réécriture de l’Histoire. L’île de Gorée, Blade projette d’ailleurs de s’y installer, « pour profiter d’un endroit calme, sans voitures, propice à l’inspiration ». Il espère également y trouver l’apaisement, lui qui se définit comme un « homme en colère, [à qui] l’écriture permet de soigner ses démons ».

En attendant le deuxième volet de sa trilogie, l’artiste se produit en live et écume les scènes parisiennes. La « peau corbeau » espère bien désormais faire rayonner sa « négritude, sans demi-mesure ».

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