Politique

France : François Fillon en pole position pour l’Élysée

Pilote chevronné, Fillon fonce à toute allure sur l’autoroute qui mène à la présidence. Qu’est-ce qui peut encore l’arrêter ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:33

En meeting pour la primaire de la droite et du centre, le 23 novembre. © Laurent CERINO/REA

Par les temps qui courent, être le favori d’une consultation électorale n’est souvent qu’un dangereux trompe-l’œil. Demandez à Hillary Clinton… Depuis sa victoire le 27 novembre à la primaire de la droite et du centre, François Fillon paraît pourtant avoir les meilleures chances d’être élu en mai prochain président de la République. Pour au moins trois raisons.

La première tient à la droitisation de la société, et au durcissement de la droite qui s’ensuit. Le phénomène n’est pas nouveau mais s’est aggravé durant le mandat du faible François Hollande. La vague d’attentats islamistes qui ensanglante la France depuis deux ans n’a évidemment rien arrangé.

La deuxième, qui en est le corollaire, est l’affaissement de la gauche et de l’extrême gauche, qui, réunies, ne représentent guère plus de 35 % du corps électoral. Si l’on divise ce maigre capital par le nombre des candidats virtuels à la présidentielle – d’Emmanuel Macron à Jean-Luc Mélenchon en passant par Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et une cohorte de figurants frondeurs, écologistes ou trotskistes –, on obtient pour les uns et les autres des scores uniformément médiocres. Et une élimination prématurée au premier tour.

La troisième est l’isolement persistant du Front national (FN), qu’aucune stratégie de « dédiabolisation » n’a, à ce jour, réussi à rompre. Même dans l’hypothèse hasardeuse où Marine Le Pen obtiendrait plus de 30 % des suffrages au premier tour, elle ne trouverait aucun renfort pour l’emporter au second.

En faveur d’un modèle libéral

Pour le candidat des Républicains, l’autoroute qui mène à l’Élysée paraît donc dégagée. Elle le serait plus encore si les classes populaires, abandonnées par la gauche et majoritairement ralliées au FN, adhéraient à son projet. Or elles ont snobé la primaire de la droite… Quoi qu’il en soit, l’élection du probe et austère hobereau sarthois a déclenché sur les réseaux sociaux et dans les médias de gauche, inconsolables après l’éviction de Nicolas Sarkozy, leur punching-ball préféré, un déchaînement de passion proche de l’hystérie. « Chevalier à la triste figure », « meilleur économiste de la Sarthe », « prêcheur mélancolique », « Tariq Ramadan des sacristies »… L’invective vole bas.

Que lui reprochent ses intraitables censeurs ? D’être ultralibéral en économie et conservateur en matière de mœurs. Il répond que, la situation de l’économie et du « modèle social » français étant ce qu’elle est – qu’il s’agisse du montant des déficits, de celui de la dette, du niveau stratosphérique des prélèvements obligatoires, de la déconfiture de l’agriculture ou de l’asthénie de l’industrie –, un remède drastique lui paraît s’imposer.

Il souhaite donc tailler à la hache dans les dépenses de l’État (100 milliards d’euros en cinq ans), pousser vers la sortie 500 000 fonctionnaires et contractuels de la fonction publique, négocier au sein de chaque entreprise un allongement du temps de travail, repousser l’âge légal du départ à la retraite de 62 ans à 65 ans, baisser les charges des entreprises et supprimer l’impôt sur la fortune afin de favoriser l’investissement.

Grande figure du gaullisme social, Philippe Séguin, son défunt mentor, qui, en 1993, dénonçait le « Munich social » ourdi par Édouard Balladur, doit se retourner dans sa tombe. Il faut s’attendre à ce que cette thérapie de choc, qu’elle soit ou non d’inspiration « thatchérienne », pousse des foules de mécontents dans la rue.

Valeurs catholiques

S’agissant des mœurs, Fillon, qui est catholique pratiquant et fait périodiquement retraite à l’abbaye bénédictine Saint-Pierre de Solesme, à un jet de pierre de son manoir sarthois, n’est à titre personnel favorable ni au mariage gay ni à l’avortement. Mais il ne prendra pas le risque de les remettre en cause (son programme prévoit néanmoins pour les couples homosexuels des restrictions en matière de filiation).

Ses coreligionnaires ne lui en tiennent pas rigueur et, par le biais de Sens commun, le robuste bras politique de La Manif pour tous au sein des Républicains, lui ont apporté un renfort décisif lors de la primaire. « Il n’est pas un catholique de cinéma », psalmodie la pieuse Valérie Boyer, sa porte-parole.

Sens commun est très impliqué dans la défense des chrétiens d’Orient menacés d’éradication par les jihadistes. Et Fillon s’est plusieurs fois rendu en Irak et au Liban pour leur témoigner son soutien. De deux maux, il choisit le moindre : Bachar al-Assad plutôt que l’État islamique. Cordiales à l’époque où l’un et l’autre étaient Premiers ministres, ses relations avec Vladimir Poutine, le protecteur du raïs syrien, sont désormais presque idylliques.

À gauche comme à l’extrême droite, personne n’a senti venir le tardif surgissement de Fillon sur le devant de la scène. Le désarroi est donc perceptible. Sera-t-il un adversaire plus redoutable que Juppé ou que Sarkozy ? Les avis sont partagés. Au Parti socialiste, les plus optimistes veulent croire que son radicalisme présumé réactivera les vieux clivages et incitera la gauche à se rassembler.

Peu vraisemblable, mais sait-on jamais ? D’autres, comme le très vallsiste Malek Boutih, faisaient son éloge pour mieux dézinguer, par contraste et sans le nommer, le président Hollande – qui a finalement décidé de jeter l’éponge : « C’est un homme sérieux qui a une stature d’homme d’État et assume ses responsabilités. Il ne tergiverse pas et ne manipule pas. »

Extrême droite

Au FN, dont la politique économique ressemble étrangement à celle de la gauche de la gauche, on ne redoute aucune concurrence sur le terrain social. « Fillon, c’est Thatcher avec trente ans de retard. Son programme ultralibéral est d’une violence inouïe. Il veut la destruction des services publics et donc de l’État », s’enflamme Florian Philippot, qui fait rarement dans la nuance.

L’avocat et parlementaire Gilbert Collard se montre plus circonspect : « C’est l’Arsène Lupin de l’extrême droite, un gentleman cambrioleur. Il est très chic, très droit, très bien mis, mais il nous pique tout ! » Sur certains sujets – de Poutine à La Manif pour tous –, des concordances sont en effet perceptibles entre les positions du nouveau chef de la droite et celles d’une Marion Maréchal-Le Pen.

Le FN peut-il perdre des plumes dans d’éventuelles querelles de leadership au sein du poulailler traditionaliste ? La suite le dira. Déjà, un sondage (Kantar-Sofres, du 28 novembre) place Fillon en tête devant Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle (29 % contre 23 %), et large vainqueur au second s’il lui était opposé (66 %, contre 34 %).