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Cet article est issu du dossier «L'Algérie à l'heure africaine»

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Politique économique

Ali Haddad : « La transformation de l’économie algérienne passe par une phase d’ouverture »

Ali Haddad, Homme d'affaires Algérien, Président Directeur Général du Groupe ETRHB (Entreprise des Travaux Routiers, Hydrauliques et Batiments), et Président du FCE (Forum des Chefs d'Entreprise), dans son bureau à Alger le 10 mars 2016. © Romain Laurendeau pour JA

À la veille du Rendez-Vous d’Alger, le président du Forum des chefs d’entreprise revient sur les retards du pays, les réformes et les propositions du patronat pour améliorer le climat des affaires.

Ali Haddad, 51 ans, est à la tête du premier groupe privé de BTP algérien, ETRHB Haddad, également présent dans l’hôtellerie, la concession automobile, les médias et le sport. Élu président du puissant Forum des chefs d’entreprise (FCE) en novembre 2014, le patron des patrons algériens – réputé proche du frère cadet du président, Saïd Bouteflika, et du Premier ministre, Abdelmalek Sellal – tente de réconcilier l’État et l’entreprise privée.

Alors que le pays, confronté à la chute des revenus pétroliers, est en train de revoir sa politique économique, le FCE coorganise avec le gouvernement un premier Forum africain d’investissements et d’affaires, à Alger, du 3 au 5 décembre.

L’occasion pour Ali Haddad de revenir sur les réformes récemment adoptées pour améliorer le climat des affaires et sur les propositions du FCE pour faire émerger une économie de marché, où les entreprises algériennes vont pouvoir réaliser leur rêve d’entrer sur le marché mondial et, en particulier, sur les marchés africains.

Jeune Afrique : Quelles raisons ont motivé l’organisation de ce premier Forum africain d’investissements et d’affaires à Alger ?

Ali Haddad : L’économie mondiale gravite désormais autour du continent africain, qui a affiché un taux de croissance moyen de 5 % sur les quinze dernières années. Les Africains ont compris que l’émergence de leur continent ne peut se faire que grâce à leurs propres initiatives, et que celles-ci ne peuvent réussir sans une démarche consensuelle multilatérale pour donner l’impulsion nécessaire à l’intégration économique : le commerce intrarégional représente 70 % en Europe, 50 % en Asie… Et seulement 12 % en Afrique.

Cela ne peut plus continuer, nous devons inverser la tendance. Et vous conviendrez que le plus grand pays du continent par sa superficie ne pouvait pas rester en marge de cette évolution positive.

Lors de mes déplacements, j’ai pu constater que l’Algérie jouit d’une très bonne image en Afrique subsaharienne. Elle bénéficie d’un emplacement géostratégique exceptionnel, son aura diplomatique y est indéniable, elle se doit donc d’être un acteur majeur de cet éveil économique africain. Or elle est plutôt timide sur ce terrain, avec seulement quelques exportations et investissements réalisés par une poignée d’entreprises publiques et privées.

Pourtant, nos homologues d’Afrique subsaharienne nous interpellent souvent pour nous demander de renforcer notre coopération économique. C’est ce qui nous a poussés à organiser ce premier Rendez-Vous d’Alger.

Qu’est-ce qui, jusqu’à présent, retenait les entreprises algériennes de s’implanter sur les autres marchés africains ?

La transformation de notre économie passe par une phase d’ouverture sur l’économie mondiale et, en l’occurrence, africaine. Ce n’est que pendant les années 2000 qu’ont été mises en place les conditions nécessaires à l’émergence d’un secteur privé national. Il a progressivement atteint la maturité sur le marché intérieur et nourrit désormais des ambitions pour d’autres marchés.

Ce retard est aussi imputable à la nature de notre économie, qui, fort heureusement, est en train de changer. La rente pétrolière et l’embellie financière qu’a connues notre pays ont quelque peu inhibé le besoin de conquérir d’autres marchés. Nos exportations hors hydrocarbures ne dépassent pas 3 milliards de dollars et sont constituées en grande partie de produits dérivés des hydrocarbures. Nous avons donc un immense potentiel à développer dans les autres secteurs.

Lesquels ? Et dans quels pays ?

Les entreprises algériennes saisiront toutes les occasions pour exporter et s’implanter en Afrique, en particulier sur les marchés où la demande est forte et en commençant par les secteurs où elles sont déjà leaders en Algérie et dans lesquels elles ont un savoir-faire : l’agro-industrie, l’énergie, l’industrie pharmaceutique, le BTP, les services et les infrastructures.

Les pays avec lesquels nous partageons la proximité géographique et la langue sont évidemment privilégiés. Côté anglophone, l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Ghana nous intéressent pour leurs savoir-faire, et nos opérateurs ont aussi de bonnes connexions en Somalie et en Éthiopie, où ils étudient les possibilités de partenariats.

Le voisin marocain est parti à la conquête des marchés africains depuis plus de dix ans. Allez-vous vous inspirer de cette expérience ?

Nous avons une démarche différente. L’Algérie tient compte des dimensions diplomatique et humanitaire. Jusqu’à présent, ce sont ces aspects que nous avons mis en avant. Par ailleurs, c’est l’Algérie que sollicitent les partenaires stratégiques de l’Afrique et les institutions internationales pour concrétiser les projets relatifs au développement humain et durable. Nous en sommes fiers, et nous poursuivrons nos efforts en ce sens. Mais cet engagement ne nous empêche pas d’avoir aujourd’hui des ambitions économiques.

Le climat des affaires en Algérie est-il propice à l’essor des entreprises ?

Il est en constante amélioration, notamment grâce au dialogue public-privé que nous avons instauré avec l’État au plus haut niveau, ce qui nous permet de soumettre nos propositions et d’identifier, ensemble, les contraintes qui bloquent les projets d’investissement et freinent l’entrepreneuriat.

Le FCE a préconisé une réforme fondamentale, celle de la gouvernance de l’administration, qui doit s’investir davantage dans l’accompagnement, la régulation et le contrôle a posteriori, et non plus dans le blocage et la répression. Nous demandons ni plus ni moins que l’application de la loi, à commencer par celle de la Constitution, qui, dans son article 43, consacre la liberté d’entreprendre et de commercer.

Nous avons également proposé des mesures pour améliorer l’accès des investisseurs au financement et au foncier industriel, et pour assouplir les procédures relatives à la création d’entreprises et aux douanes.

Nous ne pouvons nier la volonté des pouvoirs publics d’alléger les différentes contraintes auxquelles sont confrontées les entreprises. Malheureusement, il y a un décalage entre le discours officiel et le terrain. Pour cette raison, nous souhaitons que soit adopté un système de « redevabilité » et d’obligation de résultat pour les administrations chargées de la gestion des dossiers économiques, afin d’en améliorer l’efficacité.

Certains patrons algériens et étrangers se plaignent de la règle 51/49, estimant qu’elle freine l’investissement. Faut-il la supprimer ? Ou l’assouplir ?

Le FCE a préconisé qu’elle soit assouplie pour les investissements étrangers productifs qui ont une réelle valeur ajoutée et pour les projets qui impliquent un transfert de savoir-faire et de technologies.

Il faut cependant se poser les bonnes questions sur la portée réelle de cette règle. Freine-t-elle vraiment l’investissement direct étranger ? Avant qu’elle soit mise en œuvre, nous n’avons pas assisté à un déferlement de porteurs de projets, alors que notre code de l’investissement de 1993 était extrêmement libéral !

À l’époque, nous avons vu en revanche s’installer beaucoup de représentations commerciales. Nous pensions que c’était une première étape avant que les entreprises étrangères franchissent le pas de l’investissement. Mais force est de constater que ces représentations n’ont pas contribué à la création de nouvelles filières. Elles ont même aggravé le déséquilibre de la balance commerciale du pays en participant à l’emballement des importations…

L’Algérie a donc mis des garde-fous pour protéger la production nationale de la concurrence déloyale de ces produits importés. Cela étant, nombre de partenaires ont confirmé que cette règle (que, du reste, beaucoup de pays appliquent) ne les gêne pas, et ils continuent à investir et à faire des affaires en Algérie.

L’entreprise privée prend de plus en plus de place dans notre économie et devient progressivement le moteur du développement

Quelles réformes et quel nouveau modèle économique le FCE préconise-t-il ?

La nouvelle doctrine établit clairement que la poursuite du développement économique et social de notre pays ne doit plus reposer sur la seule ressource naturelle, mais sur le travail, la créativité et l’ingéniosité des Algériens. Les fondamentaux de cette doctrine serviront de base à toute réforme qui sera engagée à l’avenir.

Certaines mesures urgentes sont déjà prises. Une nouvelle loi sur l’investissement a été promulguée. Elle va rendre l’acte d’investir plus fluide en réduisant considérablement les étapes du processus de validation et en instaurant l’automaticité des avantages.

La loi d’orientation sur la PME va être également revue – le projet est prêt, il a été discuté au niveau de l’Assemblée nationale. Ces deux lois vont contribuer de manière significative à simplifier les procédures administratives, à rassurer les porteurs de projets et à stabiliser le climat d’investissement.

Serait-ce les prémices d’une réconciliation entre l’État et le privé ?

Ces deux dernières décennies, l’État a fait des efforts en investissements considérables dans les infrastructures. C’était une condition essentielle à notre décollage. Aujourd’hui, le cadre juridique connaît de profondes transformations. Enfin, notre économie se caractérise par un dynamisme entrepreneurial soutenu, et elle est en pleine reconfiguration.

L’entreprise privée y prend de plus en plus de place et devient progressivement le moteur du développement. Tout cela met notre pays en situation de consolider l’environnement économique pour qu’il soit viable, apte à permettre son insertion dans les chaînes de valeurs internationales et à favoriser l’émergence d’un tissu industriel capable de répondre à la demande interne, mais aussi d’aller chercher des parts de marché à l’international.

Nous travaillons aux côtés des pouvoirs publics pour libérer les initiatives de tout obstacle réglementaire et bureaucratique, pour ouvrir le champ à l’activité des entreprises dans tous les secteurs et réformer sérieusement le système de régulation économique, en commençant par les dispositifs régissant l’investissement, le financement, le foncier industriel, la fiscalité, la régulation du commerce extérieur, l’enseignement supérieur et la formation professionnelle.

Le pays va-t-il, selon vous, enfin réussir la diversification de son économie ?

Des gisements d’investissements importants ne sont pas encore exploités. Dans les relations de partenariat que nous projetons en Afrique, nous devons commencer par le domaine de l’énergie, dans lequel l’Algérie est un leader incontesté. Sa compagnie nationale, Sonatrach, est la première entreprise du continent et la onzième compagnie pétrolière mondiale.

Nous insistons auprès des autorités pour qu’il soit ouvert au secteur privé national, d’abord pour que nos entreprises puissent développer un savoir-faire dans l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures, le raffinage, le transport, les canalisations, etc., afin de réduire la facture d’importation de services, et, ensuite, pour promouvoir des filières comme la pétrochimie et les énergies renouvelables, qui peuvent générer des revenus substantiels.

Notre programme de développement des énergies renouvelables prévoit une puissance totale installée de 22 000 MW d’ici à 2030. Et, avec un taux d’électrification de 99 %, l’Algérie peut devenir un acteur majeur dans le processus d’électrification du continent. Il en va de même pour le raccordement au gaz de ville et à l’eau potable… Nous traiterons de toutes ces thématiques lors de notre Forum africain.

Nous sommes également convaincus de la nécessité d’accorder une importance primordiale à la sécurité alimentaire et d’encourager les investissements dans l’agriculture et l’agro-industrie. C’est une question de bon sens mais aussi de souveraineté nationale. Nous ne pouvons continuer de dépendre de l’étranger pour assurer nos besoins alimentaires.

Les technologies de l’information et de la communication sont le troisième secteur clé. Nous avons un grand retard à rattraper en ce domaine et devons mener une véritable révolution numérique. La réussite du processus de diversification de notre économie en dépend grandement.

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