Politique

Tunisie : la deuxième mort de Lotfi Nagdh

Mystification ou crime impuni ? Après la relaxe des principaux accusés, le mystère qui entoure la mort du coordinateur de Nidaa Tounes à Tataouine, en 2012, demeure entier.

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Mis à jour le 6 décembre 2016 à 10:20

Rassemblement à la sortie du tribunal le 14 novembre 2016 pour le jugement de l’affaire Lotfi Naguedh. © Capture d’écran/Mosaïque Fm/Youtube

Dans quelles circonstances est mort Lotfi Nagdh, le coordinateur régional de Nidaa Tounes à Tataouine, dans le Sud, pris à partie par une foule hostile au cours d’une manifestation organisée par des membres des Ligues de protection de la révolution (LPR), aujourd’hui dissoutes, et par des militants d’Ennahdha et du Congrès pour la République (CPR), le parti de l’ex-président Moncef Marzouki ?

Ces faits, survenus le 18 octobre 2012, avaient marqué le point de départ d’un cycle de violences politiques qui avait culminé avec les assassinats des opposants Chokri Belaïd (le 6 février 2013) et Mohamed Brahmi (le 25 juillet 2013). Quatre ans après, le mystère demeure entier. A-t-il été lynché, comme le soutient sa famille, et comme semblent l’accréditer des images qui ont fait le tour des réseaux sociaux, ou a-t-il été victime d’une crise cardiaque, comme le martèlent les avocats des organisateurs de la manifestation ?

Une joie pour les partisans

Le verdict surprenant rendu le 14 novembre par la chambre criminelle du tribunal de première instance de Sousse, qui a abouti à la relaxe des quatre principaux accusés, a semé la consternation dans les rangs des militants de Nidaa Tounes, le parti fondé par le président Béji Caïd Essebsi. Même si le parquet a immédiatement interjeté appel, il faudra encore attendre au minimum plusieurs mois avant qu’un nouveau procès ne soit organisé.

Les accusés, libérés dans la foulée du verdict, ont été bruyamment acclamés à leur sortie de prison par leurs partisans. Parmi ces derniers, on reconnaissait, spécialement venus de Tunis, Imed Dghij et « Recoba », deux des plus célèbres meneurs des LPR, condamnés à de multiples reprises depuis 2014 pour leurs outrances verbales…

En l’espace de quelques jours, l’extrême polarisation politique de la société tunisienne, en apparence gommée par la cohabitation entre les modernistes de Nidaa Tounes, vainqueurs des élections de 2014, et les islamistes d’Ennahdha, devenus leurs alliés de circonstance, a brutalement refait surface. La mort de Lotfi Nagdh est un « accident regrettable », expliquent les avocats de la défense. Elle est survenue dans un contexte d’affrontements.

L’homme à terre battu par les émeutiers qu’on a vu sur les images diffusées sur les réseaux sociaux n’est pas Nagdh, mais un dénommé Salah Bouchnak, trouvé en possession de cocktails Molotov qu’il s’apprêtait à jeter contre les manifestants (ce qui est exact). Nagdh, bousculé et saisi d’effroi, aurait succombé à une crise cardiaque. Les traces de contusion relevées sur son thorax seraient survenues post mortem et auraient été provoquées par le massage cardiaque des médecins, qui ont tenté de le réanimer pendant quarante-cinq minutes.

Cette thèse épouse les conclusions du premier certificat médical rédigé par les médecins de Tataouine, qui a été contredit par un examen plus approfondi réalisé après le transfert de la dépouille à l’hôpital de Sfax. Dès le prononcé du verdict, les hérauts de la « mouvance révolutionnaire », à l’instar d’Imed Daïmi, ancien secrétaire général du CPR, ont crié à la mystification politique. Nidaa Tounes aurait exploité et instrumentalisé un fait divers pour diaboliser ses adversaires et se créer une image de victime.

La thèse de l’assassinat politique 

L’autre thèse, celle du meurtre impuni, est partagée par la famille du défunt et par les partisans de Nidaa, qui dénoncent un scandale. Le verdict a ravivé le sentiment d’abandon et de trahison auprès des militants du parti présidentiel. Les jeunes du mouvement à Sousse ont réagi en publiant une lettre de démission collective. Ridha Belhaj et Mohsen Marzouk, deux figures historiques de Nidaa aujourd’hui entrées en dissidence, ont incriminé le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi, qui aurait abandonné la veuve de Lotfi Nagdh après lui avoir fait miroiter des promesses de justice.

Il n’est pas sûr que les mots de Youssef Chahed, le chef du gouvernement, qui a présenté Lotfi Nagdh comme « le martyr de tous les Tunisiens », suffiront à apaiser les rancœurs. Un soupçon insidieux, fredonné depuis des mois, s’est enraciné et se développe : un pacte secret aurait été passé entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, le leader islamiste, pour garantir l’impunité aux nahdhaouis en échange de leur appui au gouvernement.

C’est un mythe, d’autant que ni le président de la République ni le ministère de la Justice n’ont aujourd’hui les moyens légaux d’intervenir dans le cours de la justice, devenue indépendante. Mais ce mythe produit des effets ravageurs.

« Contrairement à Ennahdha, qui défend les siens bec et ongles même quand ils ont commis des crimes odieux, Nidaa fait peu de cas de ses martyrs, s’indigne Farès, un militant tunisois. Nagdh a été tué une seconde fois ! Et deux ans après l’alternance, on attend toujours de connaître la vérité sur les meurtres de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, qui ont bouleversé la Tunisie. Encore une promesse non tenue… »

Méfiance envers l’institution judiciaire

Les réactions suscitées par le verdict traduisent aussi, plus largement, une défiance problématique à l’égard de l’institution judiciaire. Elle est jugée soumise aux influences de la politique et de l’argent. Là aussi, cette perception se nourrit de dysfonctionnements bien réels : l’incapacité à poursuivre et à sanctionner les corrompus notoires ou les barons de la contrebande, y compris lorsqu’ils sont arrêtés – ce cas s’est produit au cours de l’été 2014, sous le gouvernement de Mehdi Jomâa –, et une incroyable série de ratés dans les affaires de terrorisme.

On a ainsi appris en 2015 que l’une des principales pièces à conviction de l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd, le véhicule qui avait servi à transporter les tueurs, pourtant placé sous scellés par le juge Béchir Akremi, avait disparu !

L’instruction de l’attentat du musée du Bardo (22 morts, dont 21 touristes étrangers, le 18 mars 2015), conduite par ce même juge, soupçonné de proximité avec Ennahdha, a elle aussi prêté le flanc à la critique et est maintenant remise en question par les familles des victimes françaises. Des controverses qui n’ont pas empêché ce magistrat de bénéficier, en juillet 2016, d’une jolie promotion : il est devenu procureur de la République à Tunis.

Je suis sidéré quand j’entends chacun commenter un verdict que personne n’a lu, car il n’a pas été publié.

Pourtant, à en croire un ténor du barreau, même si certaines questions peuvent se poser, il faut éviter de tomber dans la paranoïa et les interprétations hâtives. « Faut-il accabler la chambre criminelle de Sousse et stigmatiser le juge qui a présidé les débats ? s’interroge cet avocat. Je suis sidéré quand j’entends chacun commenter un verdict que personne n’a lu, car il n’a pas été publié, ce qui est anormal d’ailleurs. Tout juge est lié par le dossier qu’il a entre les mains.

S’il n’a pas d’éléments probants pour condamner, ou si les faits n’ont pas été correctement qualifiés, que voulez-vous qu’il fasse ? Il n’est pas responsable des dysfonctionnements qui ont pu se produire en amont, si le parquet, le juge d’instruction ou la brigade criminelle ont mal fait leur travail. Or ces situations sont bien plus fréquentes qu’on ne l’imagine.

Bien souvent arrivent à l’audience des dossiers très mal ficelés, des enquêtes conduites avec beaucoup de légèreté et des expertises qui se contredisent. Sans parler des pièces qui manquent. On ne peut pas tout ramener aux influences partisanes. Il faut aussi s’attaquer au problème du délabrement de la justice, au manque de moyens et d’investissement, y compris humain. » Ghazi Jeribi, le nouveau garde des Sceaux, qui doit assainir la justice et la réconcilier avec les citoyens, a du pain sur la planche.