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Le président Muhammadu Buhari salue ses militants le 29 mai 2015. © Sunday Alamba/AP/SIPA

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Nigeria : « Happy recession, Mr President ! »

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Politique

Nigeria : « Happy recession, Mr President ! »

Engagé dans la réforme du secteur pétrolier et dans la lutte contre la corruption, le chef de l’État nigérian doit aussi faire face à l’insécurité grandissante, entre Boko Haram et les attaques de pipelines par les militants du delta du Niger.

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:31

Muhammadu Buhari en mai 2016 à Londres. © Dan Kitwood/AP/SIPA

Un combat sur plusieurs fronts auquel s’ajoutent les difficultés économiques que connaît le pays.

«Avant de vous demander où est le changement que nous vous avons promis, demandez-vous plutôt ce que vous avez fait pour améliorer la société » : cette phrase inspirée du célèbre discours inaugural de JFK a été prononcée le 8 septembre par Muhammadu Buhari, lors du lancement de la campagne « Change begins with me », censée inculquer patriotisme et discipline aux Nigérians.

Mais plutôt qu’à l’illustre 35e président américain, c’est à Donald Trump, le très controversé nouveau locataire de la Maison Blanche, qu’il est aujourd’hui comparé, moins de cinq cents jours après son arrivée à la Villa d’Aso Rock : ses promesses électorales chocs seraient intenables et son incompétence mal dissimulée par un tempérament d’autocrate.

D’importants défis économiques et sociaux

La lune de miel a été courte. Son arrivée, le 29 mai 2015, a suscité un élan d’espoir, après la gestion calamiteuse de son prédécesseur, Goodluck Jonathan. Le retour aux affaires de cet ancien militaire de 73 ans à la main de fer, devenu une première fois président en 1983 à la faveur d’un coup d’État, puis balayé vingt mois plus tard par un autre putsch, a déclenché un mélange de crainte et de respect : l’absentéisme des fonctionnaires a soudain chuté, les policiers ont cessé d’exiger des pots-de-vin.

Lutte contre la corruption, meilleure répartition des pétrodollars, création massive d’emplois, parité du naira avec le dollar… A-t-il promis dans un gant de velours plus qu’il ne peut tenir ?

Sur le front économique d’abord, la chute des prix du pétrole et la recrudescence des sabotages dans le delta du Niger ont plongé le pays dans une terrible récession. Et aucune des décisions prises par Buhari, resté sourd aux avertissements de son propre camp, n’a eu l’effet escompté. Au contraire.

500 000 personnes ont perdu leur emploi (le chômage approche aujourd’hui les 14 %), tandis que quelque 250 entreprises ont mis la clé sous la porte depuis un an et que le naira a perdu 50 % de sa valeur face au dollar. Début novembre, la fronde est venue du Sénat, qui a refusé d’avaliser le recours à un emprunt extérieur de 30 milliards de dollars pour financer son « new deal », ne laissant aucune perspective de reprise dans les prochains mois. « Happy recession ! » est devenue la formule en vogue à Abuja.

L’effet Buhari

Sur le plan politique, des voix s’élèvent pour dénoncer le virage autoritaire pris par le régime. Elles dénoncent l’enfermement d’opposants et le contrôle des médias. En octobre, l’arrestation de juges par la Nigeria’s Secret Police (SSS), sous prétexte de lutte contre la corruption, a été dénoncée par de nombreuses personnalités.

Parmi elles, l’auteur à succès Chimamanda Ngozi Adichie regrette que le Buhari de 2015 ne soit finalement pas si différent de celui de 1984. Mi-novembre, le Sénat a retoqué 46 candidats à des postes d’ambassadeur choisis par le chef de l’État, soupçonné de clientélisme.

Il n’y a guère que sur le plan militaire, et en particulier dans la lutte contre Boko Haram, que l’effet Buhari se fait sentir, même si la secte islamiste est loin d’être vaincue – alors qu’il promettait de l’éradiquer en trois mois. Est-ce suffisant ? Certes, les difficultés du pays ne sont pas apparues avec lui. Mais ses promesses électorales l’obligent à rendre des comptes. Si le solde s’avérait négatif en 2019, briguer un nouveau mandat, ce qu’il ambitionne déjà à en croire son entourage, deviendrait une gageure.