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Cet article est issu du dossier «L'Algérie à l'heure africaine»

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Politique économique

Diplomatie économique : Alger redécouvre l’Afrique et vice versa

Vue du port d'Alger le 25 novembre 2016. © Anis Belghoul/AP/SIPA

L'Algérie est en quête de nouveaux partenaires, de préférence sur le continent. C'est dans ce contexte qu'intervient le Forum africain d’investissements et d’affaires, organisé par l’État et le patronat du 3 au 5 décembre.

Deux hommes d’affaires, un Algérien et un Congolais, discutent business autour d’un verre à Paris. Parlant des difficultés auxquelles sont confrontés chefs d’entreprise et particuliers dans son pays, le Congolais évoque une situation qui frise l’absurde. « Si vous allez au fin fond du Congo, vous n’aurez aucune difficulté à trouver un réseau téléphonique. En revanche, si la batterie de votre téléphone est déchargée, vous êtes paumé… Parce que vous ne pourrez pas la recharger faute d’électricité. »

Le vice-président du Forum des chefs d’entreprise (FCE) et directeur du Management Development International Institute (MDI), Brahim Benabdeslem, raconte cette anecdote pour démontrer la nécessité de nouer des partenariats entre les opérateurs économiques algériens et subsahariens. « L’Algérie affiche le taux d’électrification le plus important du continent. Il est de 99 % pour un territoire de plus de 2,3 millions de km2, explique-t-il. Nous pouvons donc partager et exporter l’expertise algérienne dans ce domaine. Et dans bien d’autres encore. »

Un événement incontournable

Ces deux verbes seront conjugués à tous les temps lors du grand rendez-vous qui va se tenir début décembre au tout nouveau Centre international des conférences Abdelatif-Rahal d’Alger, inauguré en septembre – un écrin réalisé par le groupe public China State Construction Engineering Corporation (CSCEC) Algeria pour près de 1 milliard de dollars (900 millions d’euros). En partenariat avec le ministère algérien des Affaires étrangères et celui de l’Industrie et des Mines, le FCE organise, du 3 au 5 décembre, son premier Forum africain d’investissements et d’affaires.

Plus de 2 000 chefs d’entreprise et 200 exposants, des chasseurs de têtes, des experts en macroéconomie et en microéconomie, d’anciens et d’actuels ministres et diplomates venus d’Afrique, d’Europe, d’Amérique et du Moyen-Orient… Les organisateurs de ce forum attendent une participation remarquable, tant en quantité qu’en qualité.

Débats et échanges s’articuleront autour de plusieurs thématiques : sécurité alimentaire et développement de l’agriculture, sécurité énergétique, énergies renouvelables, financement, transition numérique et capital humain.

Un potentiel partiellement inexploité

Pourquoi un forum d’affaires africain ? « Les pays du continent ont enregistré au cours des dix dernières années des taux de croissance à deux chiffres. Cette croissance offre d’immenses opportunités pour les investissements », note Toufik Lerari, cofondateur de l’agence de communication Allégorie et président de la section jeunesse du FCE, Jil’FCE, créée l’an dernier.

« Toutefois, ce potentiel de développement n’est pas suffisamment exploité, poursuit le jeune patron. Ce forum doit donc nous permettre de réfléchir aux problématiques d’affaires et d’investissements sur l’ensemble du continent. »

L’Algérie a des atouts à faire valoir aussi bien sur le plan de son histoire et de sa diplomatie que sur celui de son économie. « Notre pays est le plus grand d’Afrique de par sa superficie, il possède le plus vaste réseau routier avec 112 000 km [dont l’autoroute est-ouest, qui aura coûté plus de 14 milliards de dollars, NDLR] et des réserves de change évaluées à près de 126 milliards de dollars, rappelle Brahim Benabdeslem.

Nous sommes un pays pivot entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Il est donc nécessaire de développer des partenariats entre entreprises africaines et de dynamiser les échanges commerciaux, notamment via les exportations des produits nationaux. »

Les leçons tirées de l’Histoire

Les Algériens se plaisent par ailleurs à rappeler, non sans une pointe de fierté, que la guerre de libération nationale, qui a mis un terme à cent trente-deux années de colonisation française, a été un motif d’inspiration pour nombre de pays du continent pour arracher leur indépendance.

Nelson Mandela, le guide sud-africain, n’a-t-il pas été formé dans les maquis algériens au cours de cette même guerre ? Ils se plaisent également à rappeler que, durant les années 1960 et 1970, Alger a été « la Mecque des révolutionnaires », et que des légions d’étudiants africains ont été formés dans les universités algériennes avant d’assumer de hautes responsabilités dans leurs pays. La capitale algérienne a également accueilli à deux reprises, en juillet 1969 et en juillet 2009, le Festival panafricain, qui célèbre les arts et les cultures du continent noir.

« Dans le cadre de l’entraide et de la solidarité africaine, le gouvernement algérien avait annulé en 2010 les dettes de 14 pays membres de l’Union africaine (UA), qui s’élevait à plus de 902 millions de dollars, rappelle Toufik Lerari. Politiquement, nous avons repris notre place légitime sur le continent. Maintenant, il nous faut être présents économiquement. »

Encore faut-il que la conjoncture le permette. Depuis deux ans, compte tenu de la chute des cours du baril de brut, l’Algérie est confrontée à une baisse vertigineuse de ses recettes pétrolières, passées de 67 milliards de dollars en 2013 à une prévision de 27 milliards pour 2016.

Elle se trouve dans une crise économique et financière telle que les autorités ont été contraintes de mettre en place une politique d’austérité à tous les niveaux et de solliciter un prêt de 900 millions d’euros auprès de la Banque africaine de développement (BAD).

Vers la diversification de l’économie

Pourtant, aussi sévère soit-elle et aussi inquiétantes que puissent être ses conséquences, cette crise est peut-être la meilleure chance pour les Algériens de voir enfin l’économie du pays se diversifier et s’ouvrir au monde, en particulier à ses voisins du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, ainsi qu’au reste du continent, avec lesquels ses échanges commerciaux sont plus que modestes.

Cette crise contraint l’État à changer de modèle économique, lequel repose depuis cinq décennies sur la rente pétrolière. Après des années de théorisation, la réalité impose aujourd’hui une transition au pas de charge vers une économie diversifiée, qui passe par des investissements et par des partenariats avec des entreprises étrangères, africaines en l’occurrence.

Alors que les chantiers et la consommation sont en berne dans le pays, la conjoncture morose oblige les entreprises algériennes, publiques comme privées, à prospecter d’autres marchés, à commencer par ceux du continent, en plein essor, afin de générer des devises à l’exportation.

Le marché subsaharien

« Notre marché doit être orienté vers l’Afrique, et j’encourage tous les investisseurs algériens à réfléchir pour développer l’exportation sur le continent », martèle Ali Haddad, président du FCE et PDG du groupe ETRHB. « Nous avons déjà commencé à préparer le terrain, notamment avec le Sénégal, poursuit-il. Mais demain, les trams et les autorails fabriqués à Annaba [est du pays] pourraient satisfaire les besoins de toute l’Afrique. »

L’expérience d’entreprises qui ont déjà commencé à se développer à l’international peut servir d’exemple. C’est le cas de Général Emballage, installée à Béjaïa, en Petite Kabylie, qui exporte en Tunisie, en Libye et bientôt en Italie, ou encore du groupe d’électroménager Condor, qui vend, entre autres, des téléviseurs en Tunisie, au Mali, en Mauritanie et qui a créé un joint-venture au Soudan.

Mohamed Laïd Benamor, PDG du groupe agroalimentaire Benamor, vise également l’exportation de ses produits vers l’Afrique subsaharienne, et, en tant que président de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (Caci), il a récemment conduit une délégation d’entrepreneurs algériens en Éthiopie pour y explorer les possibilités de marchés et de partenariats locaux.

Le groupe Cevital, d’Issad Rebrab, n’est évidemment pas en reste, puisqu’il ambitionne d’exporter pour 3 milliards de dollars à l’horizon de 2020. Le premier conglomérat privé algérien déploie une stratégie de développement international particulièrement offensive. Depuis 2013, il a fait l’acquisition de plusieurs sites industriels en Europe : les français Oxxo (huisseries en PVC) et Brandt (électroménager), avec lesquels il expérimente la colocalisation, l’usine espagnole d’aluminium Alas et les aciéries italiennes Aferpi (ex-Lucchini).

Il a également investi au Brésil, et va bientôt s’implanter au Sri Lanka. En revanche, aucun des projets que le groupe a tenté de développer au sud du Sahara – au Soudan, en Éthiopie, au Kenya, en Côte d’Ivoire, au Nigeria, au Mali ou, plus récemment, au Sénégal – ne s’est encore concrétisé. Compte tenu du nombre de décideurs politiques et économiques du continent qui y sont attendus, le Forum africain d’Alger pourra-t-il changer la donne ?

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