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Mines : guerre des chefs chez Rio Tinto

Une sourde rivalité opposait Alan Davies (à g.), licencié le 16 novembre, à Jean-Sébastien Jacques (à dr.). © World Economic Forum / Jakob Polacsek

Abandonné par le géant anglo-australien, le gisement de fer guinéen du Simandou ferait les frais d’une lutte interne au sein du groupe. Lequel mise désormais sur le cuivre et sur d’autres continents.

Alors que le gisement de fer du mont Simandou aurait dû apporter la prospérité à Rio Tinto et à la Guinée, en générant quelque 7,5 milliards de dollars (7 milliards d’euros) de revenus, il s’est révélé être un véritable bourbier pour le groupe minier anglo-australien. Ses dirigeants, impliqués dans ce mégaprojet depuis 1996, ne sont jamais parvenus à le faire véritablement démarrer.

À peine nommé directeur général début juillet, le Français Jean-Sébastien Jacques a sifflé la fin de la partie en indiquant au quotidien britannique The Times ne pas « voir de raison évidente de faire passer le projet du Simandou à la phase suivante », mettant en doute le modèle économique adopté et les montants faramineux à investir dans les infrastructures – environ 10 milliards de dollars.

Une déclaration suivie d’effet : fin octobre, Rio Tinto annonçait sa sortie définitive de ce projet emblématique par la revente pour 1,3 milliard de dollars de ses parts à son partenaire China Aluminium Corporation (Chinalco).

Positions divergentes

Selon les connaisseurs de l’entreprise, l’hostilité de Jean-Sébastien Jacques, 45 ans, centralien et ancien de Tata Steel, à l’égard de ce dossier ne date pas de son arrivée aux manettes du géant minier, il y a cinq mois : « Rio Tinto est une entité très politique, écartelée entre ses deux sièges. Celui de Londres est chargé d’élaborer la stratégie globale et financière, tandis que c’est à Melbourne, en Australie, que l’entreprise a gagné son expertise dans le minerai de fer, indique une source bien renseignée. Depuis des années, le comité de direction de Rio Tinto était divisé en deux camps. »

D’un côté, les Australiens, partisans de la poursuite du projet guinéen : l’ancien directeur général Sam Walsh et Alan Davies, le patron de la filière minerais – et donc du Simandou – depuis 2011. Tous deux étaient persuadés de son bien-fondé industriel et commercial, et même prêts à le mettre en veille en attendant une conjoncture meilleure pour le fer, actuellement au plus bas.

De l’autre côté, Jean-Sébastien Jacques, basé à Londres, qui a rejoint Rio Tinto en 2011 et dirigeait la filière cuivre jusqu’à sa nomination à la tête du groupe, et le directeur financier, Christopher Lynch, étaient très circonspects quant à la nécessité d’investir plusieurs milliards de dollars dans un pays comme la Guinée, jugé instable. Ils n’étaient pas non plus convaincus par les perspectives du minerai de fer à long terme.

Christopher Goodney/Bloomberg via Getty Images

Jean-Sebastien Jacques, chief executive officer of Rio Tinto Ltd., speaks during a Bloomberg Television interview in New York, U.S., on Monday, Sept. 19, 2016. Jacques discussed the importance of China to the global mining industry, the impact of volatility, and a rebound in the copper market. Photographer : Christopher Goodney/Bloomberg via Getty Images © Christopher Goodney/Bloomberg via Getty Images

Un licenciement inexplicable

Beaucoup voyaient Alan Davies, très présent auprès de ses équipes du Simandou qui ne prenaient aucune décision sans son aval, comme un candidat sérieux à la succession de Sam Walsh. Mais il avait perdu quelques soutiens, en particulier celui de Warrick Ranson, qui fut négociateur en chef pour Rio Tinto au Simandou, mis à la porte en mars pour des raisons obscures. Et c’est finalement Jean-Sébastien Jacques qui a décroché le poste, pour ses bonnes performances à la tête de la filière cuivre. À son actif, il compte le décollage de la mine d’Oyu Tolgoï, en Mongolie et la sortie du capital de plusieurs projets difficiles, notamment aux États-Unis.

Du coup, certains professionnels du secteur minier interprètent la décision de la nouvelle direction de suspendre puis démettre Alan Davies de ses fonctions le 16 novembre comme la dernière manifestation d’une guerre des chefs, qualifiée de « violente » par plusieurs interlocuteurs. Et ce, même si le motif du licenciement de l’Australien – la signature avec François Polge de Combret, un proche du président guinéen Alpha Condé, d’un contrat de conseil aux contours imprécis pour 10,5 millions de dollars – suscite évidemment des interrogations.

Alan Davies, 47 ans, entré chez Rio Tinto en 2007, est un juriste de formation et une personnalité respectée dans les milieux miniers. Il fait valoir que son limogeage est un règlement de comptes au sein de Rio Tinto, affirmant ne pas avoir pu lire le rapport d’enquête interne sur cette affaire et n’avoir pu répondre à la direction avant sa mise à pied. Et annonce son intention de contester en justice son licenciement.

Bye-bye Rio Tinto !

Reste qu’en sortant du Simandou sous la houlette de Jean-Sébastien Jacques, le géant anglo-australien a résolument pris une nouvelle direction stratégique… qui ne passe plus par l’Afrique. Les projets mozambicains dans le charbon s’étaient révélés être un fiasco financier qui avait entraîné la chute de l’ancien directeur général Tom Albanese en 2013. Rio Tinto n’a donc plus de projet minier majeur sur le continent.

Si Jean-Sébastien Jacques mise en priorité sur la filière cuivre (qu’il maîtrise parfaitement), en pariant sur un déficit d’approvisionnement de ce minerai à l’horizon 2020, ce n’est pas sur la ceinture africaine, en RD Congo et en Zambie – où est installé son concurrent suisse Glencore -, qu’il s’appuie, mais sur la Mongolie…

La très récente nomination de Bold Baatar, un Mongol qui a joué un rôle clé dans le démarrage d’Oyu Tolgoï, en tant que successeur d’Alan Davies à la tête de la division minerais et énergie, illustre la nouvelle orientation du groupe, plus asiatique et tournée en particulier vers le client chinois.

Dans le fer, ce sont les grandes mines du groupe situées en Australie, une zone géographiquement proche de Pékin, qui seront privilégiées. Rio Tinto, auparavant géant minier le plus présent en Afrique et le plus audacieux, suit désormais le même chemin que son rival BHP Billiton, qui a commencé à se retirer du continent voilà cinq ans.


Ismaël Diakité entre deux feux

Ce Guinéen est le directeur général de Rio Tinto dans son pays depuis octobre 2011. Maintenu à ses fonctions après la mise à pied d’Alan Davies, avec lequel il travaillait main dans la main, il s’est particulièrement impliqué dans les relations du géant minier avec les autorités guinéennes. À ce titre, il se retrouve au cœur de « l’affaire Combret ». Fin novembre, il était au quartier général de Rio Tinto à Londres… sans doute pour éclairer la direction générale.


L’affaire Combret

L’homme par qui le scandale est arrivé, l’énarque François Polge de Combret, 75 ans, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing reconverti en banquier d’affaires chez Lazard puis en consultant, reste injoignable.

Condisciple du président Alpha Condé sur les bancs de Sciences Po, il a effectué à partir de 2011 une mission de conseil sur le Simandou pour 10,5 millions de dollars (plus de 8 millions d’euros) validée par Alan Davies. Une belle somme au regard de l’imprécision des services rendus, ce qui a éveillé les soupçons des enquêteurs internes de Rio Tinto, qui ont découvert ce contrat fin août 2016 et soupçonné là un acte de corruption.

« Les règles de gouvernance des grands groupes miniers à l’égard de leurs consultants ont beaucoup évolué, explique un avocat du secteur. Il est désormais interdit par exemple de verser un pourcentage du montant d’un contrat à un intermédiaire en ayant facilité la signature, ce qui a peut-être été le cas avec François Polge de Combret lors de l’accord transactionnel de 700 millions de dollars conclu en 2011 avec la Guinée pour sécuriser les permis de Rio Tinto », spécule notre avocat, qui rappelle que les multinationales sont soumises à des législations anticorruption étoffées (le UK Bribery Act en Grande-Bretagne notamment). Elles préfèrent maintenant sanctionner elles-mêmes les entorses aux règles, espérant ainsi éviter des condamnations financières en justice.

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