Politique

Israël - États-Unis : un « messie » en Trump l’œil ?

Euphorique après l’élection du candidat républicain, l’extrême droite israélienne rêve déjà d’enterrer tout projet d’État palestinien. Mais elle va peut-être un peu vite en besogne.

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Par - à Jérusalem
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:30

Un tee-shirt à l’effigie de Donald Trump en haredim à côté d’un autre à celle d’Obama coiffé d’un keffieh, à Jérusalem. © Ahmad Gharabli/AFP

Vue d’Israël, la course à la Maison Blanche s’est toujours apparentée à un enjeu de politique intérieure. De New York à Washington en passant par la Floride, les chaînes de télévision nationales ont mobilisé une armada d’envoyés spéciaux pour offrir, en ce mémorable 9 novembre 2016, la plus haletante des nuits blanches à des millions d’Israéliens.

Les médias du pays, qui avaient pris fait et cause pour Hillary Clinton, s’étaient jusqu’alors contentés d’analyser les répercussions, pour le gouvernement de Benyamin Netanyahou, de la probable élection d’une candidate démocrate dont la politique étrangère s’inscrirait dans la droite ligne de celle de Barack Obama. Du moins sur le dossier israélo-palestinien.

Un miracle

L’atmosphère sur les plateaux n’était pourtant pas sans rappeler celle des législatives israéliennes de 2015. Pas un journaliste, à l’époque, n’avait prédit l’écrasante victoire de « Bibi » sur ses rivaux travaillistes et centristes. Comme l’an passé, Yonit Levi, présentatrice vedette de Channel 2, a affiché une mine défaite en annonçant le triomphe de Donald Trump. La capture d’écran a fait le tour des réseaux sociaux, suscitant de nombreux commentaires moqueurs.

Mais l’onde de choc a rapidement fait place à une surprenante euphorie, notamment au sein de l’extrême droite, où les déclarations jubilatoires ont fusé de toutes parts. « Le succès de Trump offre à Israël l’extraordinaire occasion de renoncer à l’idée d’un État palestinien », a lancé sans détour Naftali Bennett, chef de file du Foyer juif, porte-drapeau de la mouvance sioniste religieuse et des colons.

Le ministre de l’Intérieur, Arye Deri, s’en est lui référé au Tout-Puissant. « Si un tel miracle s’est produit, c’est que nous avons atteint les jours messianiques, s’est emballé le leader du parti Shass, dont l’électorat se compose de juifs orthodoxes d’origine séfarade. Nous devons remercier Dieu de nous avoir débarrassés de tous ceux qui veulent faire disparaître le judaïsme et croient pouvoir contrôler la terre d’Israël. »

Cette absence de retenue a fini par embarrasser Netanyahou. Nettement plus prudent qu’en 2012, où son soutien au républicain Mitt Romney lui avait valu d’être accusé d’ingérence par les démocrates, le Premier ministre a cette fois sermonné certains membres de son cabinet : « Je vous demande de laisser la nouvelle administration américaine formuler sa politique vis‑à-vis d’Israël et de la région via les canaux habituels. »

Une formidable cohabitation à prévoir

Comprendre : sans que vous interfériez à travers des interviews. Plus pragmatique que sincère, Netanyahou sait qu’il a fait le plus dur en résistant aux pressions de Barack Obama et de John Kerry sur le dossier palestinien. Mais qu’aurait-il eu à craindre d’une nouvelle administration démocrate, d’autant que la précédente, en dépit de profondes divergences, l’avait finalement gratifié d’un généreux plan d’aide militaire de 38 milliards de dollars (près de 36 milliards d’euros) ?

Après huit ans de – relative – purge démocrate, le chef du Likoud peut enfin savourer sa future cohabitation avec un président républicain. Faisant fi, pour l’instant, de la proximité de Donald Trump avec Vladimir Poutine, allié d’Assad, il a été l’un des premiers leaders de la planète à téléphoner au président élu pour le féliciter. Preuve de sa sérénité, Netanyahou s’est permis de décliner une invitation en décembre du nouveau locataire de la Maison Blanche.

Officiellement pour ne pas déroger au protocole, Obama n’ayant pas encore quitté ses fonctions. Selon la presse américaine, les deux hommes se retrouveront en mars 2017, en marge de la traditionnelle conférence du lobby pro-israélien Aipac, à Washington. Les ultras du gouvernement israélien, eux, ne veulent pas attendre. Pour eux, la période de transition qui s’est ouverte aux États-Unis jusqu’à l’investiture de Trump, le 20 janvier, équivaut à un money time.

Le conseiller à la sécurité nationale Micheal Flynn (au centre), qualifié par Colin Powell de "cinglé d'extrême droite". © Drew Angerer/Getty images/AFP

Le conseiller à la sécurité nationale Micheal Flynn (au centre), qualifié par Colin Powell de "cinglé d'extrême droite". © Drew Angerer/Getty images/AFP

Reprise de l’annexion des territoires palestiniens

Autrement dit, c’est l’occasion rêvée de reprendre les constructions dans les implantations juives de Cisjordanie sans risquer de s’attirer les foudres du département d’État américain, temporairement démobilisé. À la Knesset, les partisans de Naftali Bennett ont tenté un premier coup de force en présentant, début novembre, une loi « légalisant » l’avant-poste d’Amona, dont la Cour suprême avait ordonné le démantèlement en 2014. Si le texte était approuvé, il ouvrirait la voie à l’annexion d’une partie des territoires palestiniens, notamment en zone C, entièrement sous contrôle sécuritaire et administratif de l’État hébreu.

Nul doute que la droite nationaliste et les colons ont été rassurés par l’entourage pro-israélien du nouveau président. « Nous allons devoir réfléchir à notre action dans la région, mais M. Trump ne considère pas que la colonisation doive être condamnée et qu’elle constitue un obstacle à la paix », a ainsi affirmé Jason Greenblatt, l’un de ses proches conseillers, dans une interview à la radio militaire.

En revanche, l’opposition de gauche n’est pas convaincue que ce qui est bon pour le gouvernement Netanyahou le soit aussi pour le pays. D’autres voix mettent en doute la bonne foi du président élu américain : « Sur le conflit avec les Palestiniens, concernant le nucléaire iranien et même sur le combat contre le jihadisme, Trump change les règles du jeu tous les jours », écrit Dana Somberg dans le quotidien Maariv. Comme si les promesses du président républicain avaient été lancées à l’emporte-pièce.

L’exemple le plus probant concerne l’hypothétique transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, annoncé par Trump pendant sa campagne pour marquer la reconnaissance de la Ville sainte comme « capitale éternelle de l’État juif ».

« De nombreux présidents des États-Unis s’étaient engagés à le faire, mais Trump ne le fera que s’il y a un consensus », tempère déjà Walid Phares, l’un de ses conseillers en matière de politique étrangère, conscient que, en l’absence d’un accord de paix, une telle décision pourrait avoir de fâcheuses conséquences. L’Arabie saoudite, alliée de Washington, a déjà menacé de faire rappeler tous les ambassadeurs du monde arabe.

Une solution de plus en plus lointaine

Non moins concernés, les Palestiniens ont mis en garde, par la voix de leur délégué à l’ONU, Riyad Mansour, contre ce qui constituerait une violation de la résolution 181. Pis, un acte de belligérance.

Reste que l’élection de Trump s’apparente à un nouveau coup dur pour les Palestiniens. Si les mouvements radicaux, à l’instar du Hamas et du Jihad islamique, estiment qu’« aucun président américain ne peut être bon pour la Palestine », Mahmoud Abbas, depuis son siège de Ramallah, a formulé l’espoir que la nouvelle administration restera engagée envers la « solution de deux États ».

François Hollande, qui vient d’envoyer en éclaireur son émissaire spécial dans la région – Pierre Vimont –, se dit sceptique quant à la tenue de la conférence pour la paix prévue en décembre à Paris. « Le problème n’est pas seulement son annulation, précise le président de la République française. Si Trump tient parole, la communauté internationale ne pourra plus parler d’une même voix. Notre engagement pour la paix et l’avenir de ce processus seront en danger. »


Un entourage prosioniste… et antisémite

L’entourage du 45e président des États-Unis semble taillé sur mesure pour les faucons israéliens. Si d’aucuns présentent Donald Trump comme le « messie » de la droite israélienne, l’intéressé le doit moins à sa loyauté – récente – envers l’État hébreu qu’à ses proches, à commencer par son second, Mike Pence. « À l’instar des États-Unis, Israël est vilipendé par les terroristes et les États défaillants qui les soutiennent.

Il est haï par beaucoup de progressistes parce qu’il a réussi et que son peuple est libre », s’est-il exclamé dans un enregistrement vidéo diffusé lors d’un rassemblement pro-Trump à Jérusalem, le soir des élections. Rudy Giuliani, ancien maire de New York, s’était, lui, distingué en faisant exclure Yasser Arafat d’une salle de concert de Manhattan, en 1995. Pressenti pour être le prochain ministre de la Justice, il milite depuis des années pour qu’Israël intègre l’Otan. Newt Gingrich, ami proche de Netanyahou, est annoncé comme le successeur de Hillary Clinton au poste de secrétaire d’État.

En 2011, ce fervent partisan de l’interventionnisme américain avait qualifié les Palestiniens de « peuple inventé ». Si Trump a hérité de la tradition pro-israélienne du Parti républicain, bien au-delà du cercle néoconservateur, auquel il s’oppose par ailleurs sur bien des points, il doit certaines de ses affinités à sa fille Ivanka, convertie au judaïsme après son union avec Jared Kushner, que l’on dit très influent auprès du nouveau président, qu’il a d’ailleurs accompagné lors de sa rencontre à la Maison Blanche avec Obama, le 10 novembre, puis lors d’un bref échange avec le Premier ministre japonais, Shinzo Abe.

Il n’empêche, Trump ne rassure pas totalement la communauté juive américaine, qui s’inquiète de ses liens avec certains personnages sulfureux. Tout juste nommé conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, que Colin Powell avait qualifié de « cinglé d’extrême droite », est connu pour ses saillies islamophobes et antisémites.

Pourtant, Uri Ariel, ministre israélien du Logement et champion de la colonisation, lui a récemment adressé une lettre pour le remercier de son soutien à Israël et de son opposition à la campagne de boycott BDS, ignorant les condamnations de l’Anti-Defamation League. Quant à Stephen Bannon, catapulté conseiller stratégique du nouveau président, il est adulé par les partisans du Ku Klux Klan et dirigeait le site de propagande Breitbart News, porte-voix d’une extrême droite suprémaciste et… antisémite.