Économie

Pourquoi il faut (vraiment) aider la Tunisie

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Mis à jour le 24 octobre 2016 à 07:54
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi. © Hassene Dridi/AP/SIPA

C’est un rendez-vous économique comme tant d’autres sur le continent, ces « invest in » qui font florès depuis quelques années, mais qui revêt dans le cas présent une symbolique bien différente. Et une importance cruciale.

La Conférence internationale d’appui au développement économique Tunisia 2020 se tiendra à Tunis les 29 et 30 novembre. Objectif : mobiliser les investisseurs du monde entier, publics et privés, et promouvoir le Plan de développement 2016-2020 élaboré par le gouvernement, qui prévoit 60 milliards de dollars (54,7 milliards d’euros) d’investissements sur cinq ans.

La Tunisie a besoin de soutien. C’est désormais vital : presque six ans après la révolution, elle est exsangue. Croissance et investissement en berne, chômage endémique (15 % de la population active, soit 650 000 personnes, dont une moitié de diplômés du supérieur), finances publiques dans le rouge carmin (la dette extérieure comme la masse salariale des fonctionnaires, par exemple, ont plus que doublé depuis 2011), développement de la corruption et de l’informel, asphyxie de secteurs clés tels que le tourisme ou les phosphates, jadis créateurs d’emplois et pourvoyeurs de devises…

Si rien n’est fait et si le pays ne parvient pas à se relancer rapidement, les Tunisiens, comme ceux qui les observent avec attention, finiront par se demander à quoi a servi cette révolution tant louée. Ils ont pourtant parcouru un sacré chemin depuis ce fameux 14 janvier 2011, malgré les écueils évités de justesse, malgré les crises politiques nombreuses, malgré le terrorisme et un voisin libyen au bord du chaos : une nouvelle Constitution, l’une des plus progressistes du monde arabe, des élections législatives, puis présidentielles, démocratiques et transparentes, un gouvernement installé dans la durée, pluraliste et rajeuni. Comparée à ses compagnons de cordée des « printemps arabes », elle fait figure de parangon.

Sauvegarder et améliorer cette expérience démocratique serait un message fort envoyé au reste de l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Cela démontrerait aux croyants des terres d’Islam qu’ils n’ont rien à craindre de la séparation de la religion et de l’État. Ou aux laïcs et aux libéraux qu’il y a une autre voie que le maintien au pouvoir de despotes corrompus pour se prémunir de dictatures théologiques.

Venir à son secours ne signifie pas lui faire l’aumône.

Bref, une Tunisie démocratique mais aussi prospère incarnerait le meilleur argument pour contrer le jihadisme comme l’obscurantisme. Un espoir dont le monde musulman a le plus grand besoin aujourd’hui. Le sauvetage de l’ancienne Carthage est dans l’intérêt de tous.

Venir à son secours ne signifie pas lui faire l’aumône. Comme l’explique d’ailleurs très bien le ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale, Fadhel Abdelkefi, le pays « n’a pas besoin de dons, mais d’investissement ». Aussi bien local qu’international.

Ses atouts sont nombreux, son potentiel évident : elle accueille déjà des milliers de PME européennes, plus que toute autre nation du sud de la Méditerranée, compte tenu de sa taille et de sa population modestes ; en matière d’exportations vers l’UE, elle est presque au même niveau, en valeur absolue, que le Maroc, trois fois plus peuplé. Elle est ouverte sur le monde, libre, relativement bien éduquée et formée, elle pratique le commerce depuis des millénaires, ses entreprises savent être dynamiques à l’international, les compétences de ses ingénieurs ou de ses informaticiens, entre autres, sont reconnues.

Plus elle procrastine, plus la Tunisie sera condamnée à des réformes brutales.

La Tunisie ne peut plus se nourrir de belles paroles, de prix Nobel, de louanges et de promesses non tenues, comme ce fut le cas notamment lors du G8 de Deauville, en juin 2011. Elle n’a besoin que d’un coup de « boost », un catalyseur économique qui lui permettrait de relancer ce qui est aujourd’hui en veilleuse, de renouer avec cette confiance qui lui fait tant défaut, pour prendre ensuite son destin en main et valider définitivement sa révolution.

La communauté internationale, qui n’a pourtant pas hésité à engloutir des milliards en pure perte en Irak ou en Afghanistan, doit s’en persuader. Plus elle procrastine, plus la Tunisie sera condamnée à des réformes brutales dont le coût social (et sécuritaire) pourrait mettre le pays en grand péril. Qu’attend-elle pour passer à l’acte ?

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