Politique

Afrique du Sud : Mmusi Maimane, l’Obama de Soweto

À Joburg, le 26 juillet. À l’issue des municipales du 3 août, la DA - que Maimane est le premier noir à diriger - a pris le contrôle de quatre des plus grandes villes du pays. © Marco Longari/AFP

Mmusi Maimane est jeune et ambitieux. Son style et ses slogans rappellent furieusement ceux du président américain... Et sous sa houlette, l’Alliance démocratique vient d’infliger un revers historique à l’ANC.

La différence est subtile et, pour la déceler, il faut tendre l’oreille. Mais si l’on y prête attention, cela devient évident : Mmusi Maimane change d’accent en fonction de son auditoire.

Lorsqu’il s’adresse à l’establishment international – en accordant une interview à la BBC par exemple – il prononce ses « r » comme on le fait au Royaume-Uni, où il a vécu il y a quelques années pour étudier la théologie. Mais quand il parle à la SABC, la chaîne publique sud-africaine, très regardée par ceux qui ne peuvent s’offrir la télévision payante, il les roule à la manière rugueuse du township de Soweto.

Incarnation du renouvellement de l’Alliance Démocratique

Sans doute, la prononciation policée du Maimane première version a-t-elle contribué à séduire les dirigeants de l’Alliance démocratique (DA). Lorsqu’il les a rejoint en 2011, le parti était encore celui des minorités blanches, métisses et indiennes – et il était dirigé par des Blancs depuis sa création. À l’époque, sa présidente, Helen Zille, décèle rapidement le potentiel de Maimane. En 2011, alors qu’il n’a que 30 ans, elle le bombarde candidat à la mairie de Johannesburg, puis fait de lui le porte-parole de la DA. En 2015, cette fine manœuvrière s’efface même pour lui permettre d’être élu à la tête du parti.

Pour pouvoir convaincre la classe moyenne noire et urbaine et un jour espérer prendre le pouvoir, la DA avait besoin d’un nouveau visage. Après plusieurs tentatives infructueuses, avec l’ex-compagne de feu Steve Biko, Mamphela Ramphele, ou avec l’ancienne chef de son groupe parlementaire, Lindiwe Mazibuko, le parti a donc opté pour le jeune et séduisant Maimane. Depuis, celui-ci a repris son accent des townships, plaçant, çà et là, des mots en zoulou dans ses discours. Et cette stratégie a fonctionné au-delà de ses espérances.

Lors des municipales du 3 août dernier, la DA a remporté le meilleur score de son histoire : près de 26,8 % des voix. Surtout, elle a conquis les mairies de Johannesburg, Tshwane (Pretoria) et Nelson Mandela Bay (Port Elizabeth). Et puisqu’elle avait déjà mis la main sur le Cap, la DA contrôle désormais quatre des cinq plus grandes villes du pays. Seul Durban, le bastion zoulou du chef de l’État, lui résiste encore.

Un fils d’employé désormais présidentiable

Sans doute la campagne de Maimane a-t-elle beaucoup bénéficié de l’affaiblissement de Jacob Zuma. Président d’un pays en crise économique et sociale (le chômage a atteint 27 %), empêtré dans d’interminables scandales de corruption, il est aujourd’hui un boulet pour son parti, le Congrès national africain (ANC) de feu Nelson Mandela. Maimane l’a bien compris et a concentré ses attaques contre lui, comme avec cette tirade, désormais célèbre, décochée au Parlement : « Vous êtes un homme brisé, à la tête d’une société brisée ! » De fait, début août, l’ANC a réalisé le plus mauvais score de son histoire, en remportant à peine plus de 53 % des suffrages.

Depuis, Maimane semble même avoir un jour des chances d’accéder un jour à la présidence. À 36 ans, il a encore du temps pour y parvenir… Le dynamisme de sa jeunesse a d’ailleurs fait partie de ses arguments de campagne. Tout comme son épouse, jeune, jolie (et blanche), qu’il affiche sur les estrades de ses meetings, comme le font les hommes politiques américains. Ce geste est éminemment politique.

Vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid, les mariages mixtes sont encore rares en Afrique du Sud, et Maimane fait du sien un élément de son message. Dans un long discours prononcé en 2014, il avait fait le récit de la rencontre entre sa famille et sa femme, Natalie, élevée dans un quartier séparé du sien par une voie ferrée et une montagne de préjugés.

Fils d’un Tswana et d’une Xhosa, tous deux modestes employés, Maimane parle sept langues. Lorsqu’il naît à Soweto, en 1980, ses parents le dotent d’un prénom prédestiné : Mmusi (« chef », en tswana). Il est élevé dans la foi catholique, étudie la psychologie et la gestion publique à Johannesburg, avant de s’envoler au Pays de Galles puis il crée, à son retour au pays, une société de conseil aux entreprises sur la gestion de la diversité.

Comme ses parents et la quasi-totalité des Sud-Africains noirs, il commence par être un fervent partisan de l’ANC. Il soutient l’ancien président Thabo Mbeki (1999-2008) et c’est quand Jacob Zuma lui succède, en 2009, que Maimane s’éloigne du parti.

Un leader d’inspiration américaine

C’est peu dire que la DA est fière du parcours et de la personnalité de son leader. Elle l’a d’ailleurs mise en avant comme rarement dans un pays où les partis et leurs idéologies dominent encore la communication politique. Mais la DA semble appliquer consciencieusement une recette tout droit venue des États-Unis et Maimane s’inspirer des campagnes de Barack Obama.

Son style, tout en décontraction, ses affiches et même ses slogans (« We Can Win ») rappellent fortement ceux du président américain, au point que Maimane a été surnommé l’Obama de Soweto. Ses rares détracteurs, dans une presse sud-africaine qui lui est globalement favorable, sont allés jusqu’à l’appeler Hollow Man, l’« homme fantôme », pour dénoncer son manque de personnalité propre.

Pour autant, derrière ce caractère malléable, il y a bien une idéologie : celle de la DA. Économiquement libéral, Maimane veut réduire les dépenses de l’État et faciliter la création de petites entreprises, et c’est là l’un de ses principaux désaccords avec Julius Malema, l’autre tête d’affiche de l’opposition (ce dernier préconise la saisie sans compensation des terres et des actions des grandes entreprises, en vue de leur redistribution).

Sur le plan des mœurs, Maimane est plutôt du genre chrétien conservateur. Contrairement à Zuma, il n’est pas polygame et son épouse, rencontrée à l’église, se consacre à l’éducation de leurs deux enfants. Converti au protestantisme évangélique, il a même été pasteur de la Liberty Church, où il officiait sous le nom de d’Aloysias Maimane – une charge qui lui a permis de développer ses talents d’orateur. Mais les positions de son fondateur, le pasteur blanc DJ McPhail, sont quelque peu embarrassantes. Ne qualifie-t-il pas l’attirance homosexuelle de « dérèglement sexuel qui est la conséquence du péché » ?

Dans le havre de tolérance qu’est l’Afrique du Sud (c’est le seul pays du continent à reconnaître le mariage homosexuel), cela fait désordre. Maimane, qui est toujours un cadre de cette Église, s’est efforcé de désamorcer toute polémique. « Notre Église ne fait pas les lois de ce pays », a-t-il expliqué.

Né sous le signe astrologique des Gémeaux, Maimane est passé maître dans l’art de jongler avec ses différents publics. Mais pourra-t-il éternellement faire le grand écart ? Surtout, est-ce vraiment ce dont l’Afrique du Sud a besoin ? Après tout, cet homme pressé a gravi les échelons très vite, sans jamais faire ses preuves au niveau local. C’est sans doute l’un de ses principaux handicaps.

L’autre, c’est sa faible notoriété dans les zones rurales, où l’ANC et les chefferies traditionnelles exercent encore une grande influence. Et il n’est pas certain que la maîtrise d’un nouvel accent soit suffisante pour les conquérir.


Jacob Zuma ne leur dit pas merci

L’un est élancé, sophistiqué et consensuel. L’autre est râblé, agressif et clivant. Bien qu’ils n’aient qu’un an d’écart, Mmusi Maimane et Julius Malema, 36 et 35 ans, sont des antithèses. Dans les années 2000, quand tous les deux étaient encore proches de l’ANC, ils étaient déjà de tendances opposées : Maimane était un partisan du président d’alors, Thabo Mbeki, quand Malema était le porte-voix de son principal rival, Jacob Zuma.

L’alliance entre Malema et Zuma a depuis volé en éclats. Devenu le héraut de la jeunesse et de ses frustrations, Malema a fondé un parti en 2013 (les Combattants pour la liberté économique, EFF, en anglais) qui est parvenu à remporter 8,1 % des voix lors des municipales. De quoi le poser en faiseur de roi dans les principales villes. Or si Malema apprécie peu Maimane (il a encore récemment qualifié ses militants de « racistes blancs »), il s’oppose encore plus violemment à Zuma.

Il a donc, tout en refusant de former des coalitions, appelé ses conseillers municipaux à voter pour les candidats de la DA afin de faire barrage à l’ANC. C’est ce qui a permis à la DA de prendre les postes de maires de Tshwane et même de Johannesburg, où elle était pourtant arrivée derrière le parti au pouvoir.

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