Politique

Zimbabwe : Evan Mawarire, simple pasteur devenu figure de proue de la fronde anti-Mugabe

Le 3 mai, à Harare. Brièvement arrêté en juillet, il s’est ensuite envolé pour l’Afrique du Sud puis pour les États-Unis en août. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Jamais il ne cite nommément le chef de l’État, mais, en quelques mois seulement et par la magie des réseaux sociaux, Evan Mawarire est devenu le chef de file de la fronde anti-Mugabe.

La vidéo a été diffusée le 17 août sur le site internet de l’Atlantic Council, un influent think thank américain, proche de l’Otan. Invité à Washington pour parler de son pays et de cette mobilisation citoyenne qui l’a fait connaître bien au-delà des frontières du Zimbabwe, le pasteur Evan Mawarire porte une veste sombre et un jean. La calvitie naissante, le fondateur de l’Église baptiste His Generation parle avec passion.

Puis la voix devient tremblotante. Le drapeau zimbabwéen enroulé autour du cou, il essuie une larme : « Si le Zimbabwe est complètement déchiré aujourd’hui, c’est parce que des gens comme moi ont gardé le silence. »

Une critique des coûts de la scolarité comme point de départ 

C’est ce silence qu’Evan Mawarire, 39 ans, s’applique désormais à briser. Le déclic, a-t‑il plusieurs fois expliqué à la presse et sur les réseaux sociaux, est survenu en avril dernier, un jour où, souffrant comme ses concitoyens d’un contexte économique difficile, le jeune pasteur se demandait comment faire face au coût exorbitant de la scolarité de ses deux filles. Pour Mawarire, « enough is enough », « trop, c’est trop » !

L’étendard zimbabwéen sur les épaules, l’enfant de la banlieue de Harare poste sa toute première vidéo sur Facebook pour y dire son ras-le-bol et appeler les jeunes à se lever pour obtenir « un changement radical ». Coup d’essai, coup de maître : le compteur affiche plus de 200 000 vues. Le mouvement citoyen #ThisFlag vient de naître.

Evan Mawarire prône la non-violence. Il cite volontiers Gandhi, Malcolm X ou Patrice Lumumba, mais dit ne pas vouloir faire de politique. Surtout, il se garde bien de réclamer le départ du président Mugabe, dont il a soin de ne jamais prononcer le nom. Mais la frontière entre politique et contestation citoyenne est ténue. Début juillet, il appelle à la grève générale – la première depuis vingt ans au Zimbabwe – aux côtés de la société civile et du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), de l’opposant historique Morgan Tsvangirai. Les administrations, les banques, les commerces et même les tribunaux ferment leurs portes deux jours durant. Un véritable succès !

Leader d’une contestation non violente

Quelques jours plus tard, le pasteur est accusé d’avoir voulu renverser le régime et arrêté. Rapidement relâché, il s’envole pour l’Afrique du Sud puis pour les États-Unis, sans que personne ne sache quand il compte revenir au pays. Mugabe, lui, met en garde les jeunes : « Méfiez-vous des faux pasteurs en robe ! » Quant à son ministre de l’Éducation supérieure, il ironise et parle de « pet de pasteur »…

En quatre mois, l’ancien élève de la Prince Edward School de Harare, autrefois parfait anonyme, est devenu le chef de file de la fronde. Des dizaines de milliers de ses concitoyens se sont immortalisés sur les réseaux sociaux, drapés dans le drapeau zimbabwéen. Homme à abattre pour les uns, il est un sauveur du peuple pour les autres… Pourtant, sa sœur Telda tempère : « Mon frère est un homme ordinaire. Il est sensible et pleure facilement. C’est un leader par accident. »

Mais il est certain qu’il a bénéficié de l’absence d’un vrai mouvement syndical et du retrait de Tsvangirai, affaibli par un cancer. Que son éloquence a fait mouche quand il a fustigé l’incurie et la corruption du gouvernement. Et qu’il a eu tôt fait de fédérer une jeunesse frustrée et d’opérer une ouverture stratégique vers les plus influentes Églises du pays, ralliant à sa cause la Conférence des évêques catholiques et la puissante Congrégation des Églises du réveil – « Personne ne doit rester indifférent », a déclaré le révérend Kenneth Mtata.

Héros de la guerre d’indépendance, Robert Mugabe s’est battu pour le drapeau zimbabwéen. Evan Mawarire, lui, n’entend pas brandir le drapeau blanc.

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