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Cet article est issu du dossier «Enquête sur le "mystère" Jean-Claude Mimran»

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Agroalimentaire

Enquête : le dernier sursaut de Jean-Claude Mimran  ?

"En rachetant la CBAO, j'ai voulu montrer à la banque de France que je n'étais pas un rigolo", Jean Claude Mimran.

"En rachetant la CBAO, j'ai voulu montrer à la banque de France que je n'étais pas un rigolo", Jean Claude Mimran. © SAAD pour Jeune Afrique

Vingt-cinq ans après son dernier investissement sur le continent, et après plusieurs tentatives infructueuses d’expansion, le groupe agroalimentaire, toujours piloté d’une main ferme par Jean-Claude Mimran, se lance dans les mines africaines. Enquête et entretien exclusif sur ce nouvel essai, qui pourrait se transformer en baroud d’honneur.

Gstaad est à mille lieues de Richard-Toll. L’opulente station de ski pour milliardaires des Alpes suisses et la capitale sénégalaise du sucre, face à la frontière mauritanienne, n’ont même probablement qu’un point commun : Jean-Claude Mimran. Le puissant propriétaire de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), qui cumule les nationalités suisse, israélienne et sénégalaise, a passé une bonne partie de sa vie dans les plantations de Richard-Toll.

Il n’a que 27 ans lorsqu’en 1972 il débarque sur ordre paternel dans ce bourg acculé aux portes du désert, avec pour mission d’y faire pousser de la canne à sucre sur une terre gorgée de sel. Mais c’est à Gstaad, où il réside, qu’il a accepté de recevoir Jeune Afrique, dans un bureau sans fioritures, contrastant avec le faste des boutiques Hermès et Chopard installées à quelques mètres de là.

Réputé cordial mais farouche, ce patron en chemisette et chaussures de sport, arborant une barbe de quelques jours, fuit les mondanités et les flashs – il refusera d’être photographié pour JA. Et goûte peu aux conventions sociales, à commencer par celle qui consiste à serrer la main de ses visiteurs.

Du sucre aux mines

Si cet homme menu de 71 ans a dérogé à son habituel silence dans les médias, c’est pour parler d’un sujet qui lui tient à cœur : « Notre diversification en Afrique. » Car le groupe Mimran, qu’il dirige presque seul, entouré d’une poignée de fidèles, dont son bras droit, Diagna Ndiaye, et deux de ses cinq enfants, David et Nachson, lance une grande offensive dans l’or et les phosphates. Mimran dans les mines ?

Un pur placement financier, estiment tous ceux que l’on interroge à ce sujet, soulignant que ses positions sont minoritaires. Mais l’intéressé nie catégoriquement rechercher une plus-value à court terme. « C’est une logique entièrement industrielle, et c’est pour cela que j’ai pris une participation aux côtés de plus gros actionnaires, pour m’adjoindre les compétences techniques que je n’ai pas », affirme-t-il avec une autorité certaine.

Mimran a acquis 13 % du minier canadien Teranga Gold Corporation pour une vingtaine de millions d’euros. La société, cotée à Toronto, a comme bon nombre d’acteurs de l’or été bousculée par la chute des cours à la fin de l’année 2015. Mais, sur fond de reprise, elle s’apprête à lancer l’exploitation de la mine de Sabodala, au Sénégal. Et à racheter des concessions au Burkina Faso, nous annonce-t-il sans vouloir en dire plus. À terme, Mimran lui cédera plusieurs permis d’exploration qui ont été attribués en 2015 à sa société Miminvest, en Côte d’Ivoire.

Sylvain Cherkaoui/JA

De plus en plus concurrencés, les Grands moulins de Dakar fabrique désormais des produits alimentaires pour les animaux d'élevage. © Sylvain Cherkaoui/JA

Dans les phosphates, le développement du groupe Mimran se concentre sur le Sénégal. Il a pris 20 % du projet Baobab Mining, du nom de ce site proche de Dakar, ainsi que 19,9 % du minier australien Avenira, qui va l’exploiter.

Dans ce domaine, il souhaite aller au-delà de la simple extraction et remonter toute la chaîne de valeur. « La première partie de la mine va entrer en production d’ici à la fin de l’année, l’autre partie en 2017, explique Jean-Claude Mimran. Dans la foulée, nous démarrerons la construction d’une usine. » Située près de Thiès, l’installation produira 200 000 à 300 000 tonnes d’engrais, en partie destinées à la CSS mais surtout au marché sénégalais, déficitaire, et à l’export « vers l’Afrique de l’Ouest, voire vers le Brésil, qui en manque cruellement ».

Un parcours rythmé par d’importantes acquisitions

Ce dernier pari, intégré et planifié, tranche avec l’ADN et l’histoire éparpillée du groupe. En 1975, au décès de Jacques Mimran, aventurier juif séfarade né en Algérie, proche de Léopold Sédar Senghor et de Félix Houphouët-Boigny, ses enfants héritent des Grands Moulins de Dakar (GMD) et d’Abidjan (GMA) ainsi que de la CSS, encore en construction à Richard-Toll. Cadet d’une fratrie de trois, Jean-Claude s’impose rapidement. De ces monopoles très rentables, il fait un nébuleux conglomérat présent sur trois continents, sans véritable siège social, qui lui vaut d’être, selon le magazine Challenges, la 50e fortune française, avec 1,4 milliard d’euros.

Un rang qu’il conteste, arguant qu’il n’est plus français depuis bien longtemps et que le chiffre est farfelu – sans toutefois le corriger. Le patron sénégalo-suisse jure par ailleurs que les bénéfices que son groupe réalise en Afrique sont bien inférieurs à 100 millions d’euros et qu’il ne « se souvient plus » de son chiffre d’affaires, estimé à 400 millions d’euros par an.

Dans les années 1990, le « roi du sucre » devient banquier en Afrique, tandis qu’en Europe il se fait constructeur automobile et… fabricant de charcuterie. Pour chacun de ces investissements, le patriarche assure avoir agi soit par magnanimité, soit par esprit de revanche. La prise de contrôle en 1990 de la filiale sénégalaise de la Banque internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO, devenue Compagnie bancaire de l’Afrique Occidentale, CBAO) ? « À la Banque de France, on m’avait pris pour un rigolo quand j’ai voulu racheter la totalité de la BIAO. J’ai voulu leur montrer que j’étais capable de le faire. »

Le rachat du constructeur italien Lamborghini ? « Mon jeune frère Patrick avait 18 ans, il fallait qu’il se fasse les dents. » L’absorption du charcutier français Olida-Caby (Cochonou, Marie) en 1985 ? « Le propriétaire était un vieux monsieur qui ne méritait pas que son nom soit associé à une faillite. »

Mais bien plus que la philanthropie, c’est l’opportunisme qui caractérise cet homme d’affaires, affirment toutes les sources interrogées, peu nombreuses à accepter d’être citées. Jamais Mimran n’a construit d’autres moulins ou sucreries dans la région ni, comme l’aurait fait le roi des brasseries africaines, Pierre Castel, absorbé la concurrence pour mieux la tuer.

En revanche, quand une opportunité se présente, même hors de l’agroalimentaire, il fixe un prix, redresse et revend. Racheté en quasi-faillite, selon la presse italienne, pour environ 3 millions de dollars, Lamborghini sera cédé à l’américain Chrysler pour un montant estimé à 25 millions de dollars (22,4 millions d’euros), tandis que le marocain Attijariwafa s’alignera sur un chiffre « bien au-dessus du marché » – selon Mimran – pour avaler la CBAO en 2007.

Tempérament

« C’est un groupe exemplaire qui a su réussir dans une grande diversité de secteurs. Quand il n’a pas les compétences, Jean-Claude Mimran sait s’entourer, salue le banquier Patrick Mestrallet, qui a dirigé la CBAO de 2001 à 2007. Il travaille en confiance, mais si ça ne marche pas il se sépare de vous. » Corse par sa mère, l’homme est connu pour son caractère qui inspire, sinon la crainte, du moins le respect de ses collaborateurs comme celui de ses concurrents. « On ne va pas l’emmerder sur ses terrains de prédilection », nous assurait en 2015 l’un d’entre eux.

Se qualifiant lui-même d’intolérant, Jean-Claude Mimran s’agace rapidement à l’évocation des grèves qui ont touché la CSS en début d’année. Plusieurs de ses coups de sang ont d’ailleurs fait date. En décembre 2013, il débarque dans le bureau de Macky Sall la mine contrariée. Les hangars de la compagnie sucrière regorgent de sacs invendus. Le président, élu sur la promesse de baisser le prix des produits de première nécessité, a laissé le sucre brésilien entrer massivement dans le pays.

Le patron menace de fermer la CSS, premier employeur privé du Sénégal, sortant de sa poche un chéquier pour signer, jure-t-il, les frais de licenciement de ses milliers d’ouvriers. Les importations seront stoppées net. « Mimran devient fou dès que l’on touche à son sucre », plaisante à peine le patron d’une entreprise sénégalaise qui l’a vu à l’œuvre.

Sylvain Cherkaoui / JA

Le monopole de la compagnie sucrière est menacé par les importations. © Sylvain Cherkaoui / JA

Au-delà de son tempérament, l’anecdote témoigne de son influence. Au Sénégal, où il se rend tous les mois, logeant dans une villa du quartier dakarois des Almadies, en voisin de l’ancien président Abdou Diouf, c’est un homme puissant. Son réseau y est entretenu par l’administrateur du groupe Mimran, le très mondain Diagna Ndiaye. Moins implanté en Côte d’Ivoire, il entretient cependant une relation privilégiée avec Alassane Ouattara, qu’il a connu jeune gouverneur de la BCEAO dans les années 1980.

Pourtant, ni ce tempérament ni cette influence ne lui ont permis de s’étendre réellement en Afrique lors des deux dernières décennies. Les actifs qu’il y possède aujourd’hui sont les mêmes qu’en 1975, malgré plusieurs tentatives d’expansion. Dans les années 1990, après le rachat de la CBAO, le groupe se positionne sur la recapitalisation d’Air Afrique, étudie l’acquisition des Assurances générales sénégalaises et celle du chocolatier français Cacao Barry.

Les frais d’une forte compétition

Aucun de ces projets n’aboutira. La transaction bute souvent sur le prix : prudent, Mimran n’est pas homme à surenchérir, ni à s’accrocher. « Il ne faut jamais tomber amoureux », s’amuse celui qui a appris de son vénéré père à « ne jamais se retourner ».

Promis à une forte croissance, le continent attire financiers et industriels prêts à payer le prix fort. « Certes, Mimran connaît très bien le tissu industriel, mais aujourd’hui, en Afrique, il y a énormément d’acteurs, tout est devenu plus compétitif », souligne un témoin de ces tentatives. La plus récente d’entre elles illustre cette contrainte. En 2012, les activités cacao du géant américain Archer Daniels Midland (ADM) sont à vendre, soit pas moins de huit usines dans le monde, notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire.

Accompagné de son fils David – qui connaît les dirigeants d’ADM pour avoir siégé au sein de son conseil d’administration dix ans plus tôt –, Mimran visite les installations. L’affaire est presque conclue, mais « une autre société, qui avait les poches bien plus profondes que nous, a remporté la timbale à un prix que l’on jugeait déraisonnable », confirme-t-il. C’est Olam, mastodonte singapourien des matières premières, qui rafle la mise pour 1,3 milliard de dollars.

Le milliardaire fait donc fructifier son argent en dehors du continent. De l’autre côté de la Méditerranée, il développe ses trois sociétés monégasques : Eurafrique (négoce de matières premières agricoles), Cavpa (import-export) et Sometra (transport), dont ni les résultats ni le poids dans le groupe ne sont connus. À Gstaad, il érige un hôtel de luxe. Quelque 245 millions d’euros sont investis en fonds propres pour bâtir l’Alpina Gstaad et ses suites à plus de 1 000 euros la nuit.

Une possible reprise des investissements en Afrique

Quasi incognito – sous une casquette en toile et des lunettes aux verres fumés –, Mimran nous fait lui-même visiter ce lieu grandiose qui, s’il n’est pas rempli toute l’année, a le mérite « de ne pas perdre d’argent ». Outre-Atlantique, le groupe est entré dans des structures d’investissement, dont le gestionnaire de fonds Breeden Capital Management, et possède la moitié d’une société de production de films, Mimran Schur Pictures, dans laquelle son fils David est très impliqué.

Mimran n’a pas pour autant abandonné ses activités africaines historiques. Face à la dégradation de ses positions, autrefois confortables, il a continué d’investir. Dans la farine, ses anciens monopoles se sont effondrés à partir du début des années 2000 sous les présidences de Laurent Gbagbo et d’Abdoulaye Wade, avec qui les relations étaient compliquées. Les concurrents ont ravi 30 % à 50 % de parts de marché. Certes, comme le note en « ami » Ameth Amar, patron de la Nouvelle Minoterie africaine (NMA) Sanders, les GMD restent le grand leader du marché.

Mais, selon un ancien salarié, « c’est un géant aux pieds d’argile, qui souffre d’une organisation archaïque. Le système fonctionnait tant qu’il était en situation de monopole, mais ils ont aujourd’hui des difficultés financières. » L’impossibilité de connaître le bilan des sociétés du groupe ne permettra pas d’en juger, mais la rentabilité des moulins se serait fortement dégradée. Pour limiter la casse, le groupe a dépensé au cours de la dernière décennie environ 20 millions d’euros par moulin pour augmenter les rendements et valoriser au mieux les sous-produits et les machines. Au Sénégal, les GMD fabriquent désormais des produits alimentaires pour bovins et pour volaille. En Côte d’Ivoire, la production de pâtes alimentaires est envisagée.

Dans le sucre, au Sénégal, le monopole de la CSS est menacé. Elle a investi entre 150 et 230 millions d’euros pour faire passer sa production de 80 000 t à 150 000 t aujourd’hui. Avec un triple objectif : empêcher les importations en collant à la taille du marché sénégalais ; éviter l’implantation de concurrents locaux, même si Louis Lamotte, conseiller spécial de la CSS, le dément ; et pénétrer le marché régional. « Il faut penser UEMOA : la satisfaction des besoins dans cette zone n’atteint même pas 60 % », commente ce dirigeant, nous recevant dans les bureaux dakarois du groupe, au Plateau.

Si Mimran devait tout vendre, la CSS est ce qu’il céderait en dernier.

Autrefois inenvisageable, la fin du monopole est de moins en moins taboue à Dakar. Le magnat nigérian Aliko Dangote s’est annoncé il y a déjà quelques années. « Si des investisseurs veulent venir, ils sont les bienvenus, à condition que leur production soit locale, comme celle de la CSS », assure le ministre sénégalais du Commerce, Alioune Sarr, tout en admettant n’avoir reçu aucune candidature sérieuse.

« En contrepartie de son monopole, la CSS a rempli une mission d’intérêt public, payé des impôts et contribué à améliorer la balance commerciale, reconnaît-on au cabinet du Premier ministre. Mais il est peut-être temps d’envisager une ouverture en douceur, comme dans la farine. »

La bataille promet cependant d’être rude. Jean-Claude Mimran est viscéralement attaché à ses plantations, qui restent toujours, il le jure, « les premières contributrices à son résultat net ». « Si Mimran devait tout vendre, la CSS est ce qu’il céderait en dernier, nous assurait André Froissard, directeur de la sucrerie, en 2015. Ce n’est pas qu’une question d’argent. » Mais, même pour cette entreprise, l’attachement du patriarche a ses limites.

Selon plusieurs sources concordantes, il avait accepté en 2008 une offre « très alléchante » d’Emerging Capital Partners (ECP) pour les deux moulins et la sucrerie, ce qui aurait signifié son départ du continent. Mais, à l’évocation du nom de ce capital-investisseur, Jean-Claude Mimran fait mine de ne jamais en avoir entendu parler. Selon les mêmes sources, la signature définitive était pourtant imminente lorsque la crise financière est venue contrecarrer cette acquisition, qui reposait en partie sur des financements bancaires.

Cession ou transmission ?

Hasard ou pas, raconte un témoin de cette époque, c’est précisément à cette période que ses deux fils commencent à s’intéresser aux affaires africaines. Le cadet, Nachson, nommé un temps président de la CSS, retournera rapidement aux activités suisses et monégasques, dont il a la charge. Mais son demi-frère David, plus âgé, est nommé président des Grands Moulins de Dakar et d’Abidjan.

De plus en plus présent, il serait à l’origine du rachat manqué d’ADM et des derniers développements dans les mines. En 2012, il a aussi mené une autre offensive du groupe Mimran en Côte d’Ivoire : sur le terrain de l’énergie, avec la signature de la centrale de Jacqueville, près d’Abidjan (abandonnée depuis) ; et dans le secteur du riz, avec un projet au bord du fleuve Bandama, près de Tiassalé, qui n’a pas abouti.

Bien que son père n’ait pas encore organisé sa succession patrimoniale – il détient encore 100 % des parts du groupe –, c’est à David, dit-on, que les actifs africains ont de bonnes chances de revenir.

À moins, peut-être, qu’une nouvelle opportunité de vendre l’ensemble des activités africaines ne se présente, avec une offre financière impossible à refuser. Selon nos informations, des discussions avec un ou plusieurs acheteurs potentiels seraient en cours. Le groupe Mimran est-il donc sur le point d’être cédé ? « Pas que je sache », élude Jean-Claude Mimran. Le prix demandé par le patriarche serait sans doute bien au-dessus du marché.

Mais il sait que ses valorisations excessives n’ont pas toujours découragé les acquéreurs. Alors, énième sondage du marché ou potentiel tournant majeur, qui pourrait expliquer que ce taiseux accepte aujourd’hui de médiatiser les perspectives de développement de son groupe ? Difficile à dire. Encore faudrait-il lire dans le jeu du stratège. « Je ne suis pas vendeur, mais tout à un prix », conclut-il. Une maxime qu’il a faite sienne et qu’il attribue à la reine Victoria, soixante-trois ans de règne.

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