Diplomatie

Quand la Turquie et la Russie se réconcilient… sur le dos des Américains

Le président turc reçu par son homologue russe. Palais Constantin, Saint-Pétersbourg, le 9 août.

Le président turc reçu par son homologue russe. Palais Constantin, Saint-Pétersbourg, le 9 août. © Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

Après neuf mois de crise aiguë, Poutine et Erdogan se réconcilient. Fini les invectives et les sanctions économiques. L’heure est à l’amitié… sur le dos des Américains, bien entendu.

En ce 9 août, dans le décor fastueux du palais Constantin, à Saint-Pétersbourg, où il a effectué sa première visite à l’étranger depuis le coup d’État manqué du 15 juillet, Recep Tayyip Erdogan a proposé à celui qu’il appelle désormais « mon ami Vladimir » toute une série d’initiatives destinées à relancer les relations bilatérales. Une scène surréaliste quand on se souvient qu’en novembre 2015 des chasseurs turcs avaient détruit en vol un bombardier russe au-dessus de la frontière syrienne, provoquant une grave crise entre les deux pays.

Ce drame, qui s’était soldé par la mort d’un pilote russe, avait révélé la profondeur de leur différend sur la Syrie, Moscou soutenant militairement Bachar al-Assad, Ankara exigeant au contraire son départ immédiat. L’entourage de Poutine n’avait alors pas hésité à décrire le président turc comme le chef d’« une famille qui profite de la contrebande de pétrole de l’État islamique », ciblant l’un de ses fils, patron d’une compagnie maritime, et son gendre, Berat Albayrak, qui est aussi son ministre de l’Énergie. À l’époque, Erdogan s’était indigné de ces « calomnies ».

Accalmie et avantage pour Poutine

Aujourd’hui, l’affaire est oubliée. Preuve que la diplomatie est à la politique ce que le contorsionnisme est aux arts du cirque, un certain Berat Albayrak figurait en bonne place dans la délégation ministérielle qui accompagnait le président turc ce 9 août ; et les deux chefs d’État, qui ne s’étaient pas adressé la parole durant des mois, ont promis de ramener les relations à leur niveau d’avant la crise, voire de les améliorer… Cela prendra du temps, a nuancé Poutine, qui, assis cuisses écartées sur son fauteuil doré, ne s’est pas privé de faire sentir à son hôte qu’il était moins demandeur que lui.

Ce n’est pas tout à fait exact, mais c’est psychologiquement habile, au moment où Erdogan, dont l’autoritarisme inquiète les Occidentaux, se trouve isolé sur la scène internationale. Si dès la fin de juin cet orgueilleux s’est résolu à écrire à Poutine pour lui présenter ses « regrets », c’est pour deux motifs puissants.

Une possible fin des sanctions pour l’économie turque

D’abord parce que leur brouille excluait la Turquie des discussions portant sur l’avenir de la Syrie – or cet enjeu est crucial pour Ankara, qui redoute la création d’une entité kurde sur son flanc sud. Ensuite parce que les sanctions que le Kremlin avait adoptées pour « punir » Ankara pesaient sur l’économie turque. Tracasseries infligées aux nombreuses entreprises installées en Russie ou travaillant avec elle, notamment dans le secteur du BTP ; gel des importations de fruits et légumes, dont la Turquie est le premier fournisseur ; rétablissement des visas ; suppression des vols charters entre les deux pays ; appel aux touristes russes à déserter les plages turques (ils étaient 87 % de moins entre janvier et mai 2016, comparé à la même période en 2015).

Ces mesures ont abouti à un effondrement des échanges commerciaux : les exportations turques à destination de la Russie ont chuté de près de 60 % au premier semestre de 2016, et les importations russes en Turquie de 30 %, selon l’ambassade de Turquie à Moscou.

Une réconciliation profitable à la Russie

Elle-même sous le coup de sanctions occidentales et voyant qu’Ankara, son premier client pour le gaz, se tournait vers d’autres fournisseurs, la Russie avait tout autant intérêt à cesser de jouer les victimes offensées. Certes, les deux présidents étaient déjà convenus de se voir le 9 août. Mais en étant l’un des tout premiers à téléphoner à Erdogan au lendemain du putsch pour l’assurer de son soutien (voir JA no 2898 du 24 au 30 juillet), Poutine s’est attiré les faveurs d’un homme qui, après avoir failli perdre la vie et le pouvoir, en était à compter ses amis. Non sans amertume.

Car les Occidentaux, qui ne voient plus dans le président turc un « démocrate musulman » mais un despote qu’ils soupçonnent de s’être montré complaisant envers des groupes jihadistes combattant en Syrie, ne se sont ni empressés d’envoyer un de leurs dirigeants sur place, ni privés de critiquer la brutalité avec laquelle il traque les présumés putschistes, visés par des purges géantes.

Unis contre l’Occident … et surtout l’Amérique

Suspecté de profiter des circonstances pour réduire l’ensemble de ses opposants au silence et sommé de respecter l’État de droit, Erdogan se retrouve d’autant plus en phase avec Poutine qu’on les accuse des mêmes entorses aux libertés publiques. De quoi alimenter leur méfiance commune à l’égard de cet Occident qui les ostracise et se permet de leur donner des leçons de démocratie.

Chez Erdogan, cette méfiance se double désormais d’un antiaméricanisme virulent. Car c’est depuis les États-Unis, estime-t-il, que le putsch a été conçu. Par l’imam Fethullah Gülen, son ex-allié devenu son ennemi juré, qui y vit en exil depuis des années et que Washington n’a pas l’intention d’extrader tant qu’Ankara n’aura pas fourni des preuves de sa culpabilité.

Erdogan voit dans ces réticences l’aveu sinon d’une complicité américaine, du moins d’une caution morale accordée au mouvement Gülen, dont les hommes ont systématiquement infiltré les rouages de l’État turc. La CIA ou des éléments de l’armée américaine ont-ils donné leur bénédiction au putsch, voire joué un rôle plus actif ? C’est ce que vont jusqu’à suggérer certains proches d’Erdogan.

« Thèses complotistes »

Avant tout destiné à souder l’opinion turque, volontiers réceptive aux thèses complotistes, cet antiaméricanisme vise aussi à neutraliser les critiques occidentales portant sur la dérive autoritaire du pouvoir. Mais ces bisbilles atlantistes ne sont pas pour déplaire aux Russes, qui réarment face à l’Otan sur fond de fortes tensions avec l’Ukraine.

Que le général Basbug, l’ancien chef d’état-major, qui fut incarcéré dans le cadre du procès Ergenekon (instrumentalisé par les gülénistes, à l’époque alliés à Erdogan), ait accrédité la thèse d’une implication américaine dans le putsch révèle les lignes de fracture d’une armée turque divisée en deux camps. Le premier, de tradition otanienne, est lui-même profondément divisé entre laïques et islamistes gülénistes.

La Turquie, deuxième force de l’Otan semble irritée d’attendre depuis des lustres aux portes d’une Union européenne qui la cantonne au rôle de garde-chiourme des migrants

Le second est formé par des militaires ultranationalistes, désireux de s’émanciper de la tutelle américaine pour, par exemple, intervenir à leur guise en Irak du Nord ou en Syrie. Plus proche de la Russie et de l’Iran, ce camp dit « eurasien » gagne du galon à la faveur des purges qui s’abattent sur les milieux gülénistes, et par extension sur les factions pro-américaines de l’armée.

Dans cette partie de billard à trois bandes, des sources iraniennes affirment qu’Erdogan a été averti de l’imminence d’un coup d’État par les Russes, lesquels, depuis leurs bases en Syrie, auraient intercepté des messages de mutins. Les mêmes Iraniens ont fait remarquer à Erdogan que ses alliés saoudiens avaient condamné le putsch avec un certain retard. Vraies ou non, ces rumeurs témoignent de l’ampleur des luttes d’influences entre puissances rivales, dont la Turquie, deuxième force de l’Otan mais irritée d’attendre depuis des lustres aux portes d’une Union européenne qui la cantonne au rôle de garde-chiourme des migrants, cherche à tirer avantage.

Trouvera-t-elle à se consoler avec la Russie ? Dans le domaine économique, sans doute. Les affaires reprennent : vols charters bientôt rétablis, boycott des produits agricoles bientôt levé, grands projets réactivés, qu’il s’agisse du gazoduc TurkStream (les Russes pourraient à terme approvisionner l’Europe via la Turquie, tout en contournant l’Ukraine) ou de la centrale nucléaire turque d’Akkuyu.

La question syrienne

Alors que des Caucasiens, nombreux dans les rangs de l’EI, ont participé à l’attentat de l’aéroport d’Istanbul le 28 juin, la coopération antiterroriste pourrait être également développée, comme l’indiquait la présence à Saint-Pétersbourg du chef des services secrets turcs. Soucieux d’éviter que leurs divergences sur le dossier syrien ne parasitent l’ensemble de leurs relations bilatérales, Poutine et Erdogan ont choisi d’aborder cette question isolément.

Avec succès, puisque dès le 11 août la Turquie semblait assouplir spectaculairement sa position en acceptant la présence de représentants du gouvernement Assad aux négociations sur l’avenir de la Syrie, et appelait la Russie à des frappes conjointes contre l’EI dans ce pays. Le lendemain, le ministre iranien des Affaires étrangères était attendu à Ankara. Cela ne signifie pas pour autant que les diatribes antioccidentales d’Erdogan se traduiront par une rupture avec l’Otan. Spécialiste des opérations de bluff, son « ami Vladimir » n’en sera nullement surpris.

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