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Politique

Mali : IBK peut-il encore faire la paix ?

Ibrahim Boubacar Keïta, à Paris, lors d’une interview à JA,en décembre 2015.

Ibrahim Boubacar Keïta, à Paris, lors d’une interview à JA,en décembre 2015. © Vincent Fournier/JA

Ibrahim Boubacar Keïta avait promis de rétablir la sécurité et l’autorité de l’État, d’accélérer le développement, en particulier dans le Nord, et de restaurer la bonne gouvernance. Trois ans après son élection, aucun de ces chantiers majeurs n’a encore abouti. Même si, sur tous les fronts, les choses ont progressé.

Du haut de la colline de Koulouba, qui domine Bamako et les méandres du fleuve Niger, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) voit déjà poindre à l’horizon le crépuscule de son quinquennat, qui arrivera à échéance en août 2018. La seconde moitié de son mandat présidentiel risque en effet de filer plus vite qu’une gazelle dama dans le désert du Sahara.

Si le chef de l’État ne s’est pas encore officiellement déclaré candidat à sa succession, dans son entourage, le plan de bataille est visiblement rodé. Ses grandes lignes ? Se focaliser sur le rétablissement de la paix et de la sécurité au Mali d’ici à la fin du premier quinquennat, puis, si les électeurs lui renouvellent leur confiance, consacrer le second au développement économique et social du pays.

Résoudre le problème de l’insécurité du Nord du pays

Avant de songer à la prochaine présidentielle, IBK doit donc s’atteler en priorité à régler l’épineuse question du Nord, qui, quatre ans après son occupation par les groupes rebelles et terroristes, reste une vaste zone de non-droit et de trafics en tout genre. « Il y a des attaques quotidiennes partout dans le Nord, et l’insécurité y est permanente. Dans certaines régions, c’est devenu le far west », déplore Soumaïla Cissé, le président de l’Union pour la république et la démocratie (URD) et le chef de file de l’opposition

Nul doute que le jour où il décidera de briguer un second mandat, celui qui se faisait surnommer Kankeletigui (« l’homme qui n’a qu’une parole », en bambara) lors de la campagne présidentielle de 2013 sera jugé par ses compatriotes sur sa promesse de rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national, en particulier dans le septentrion malien. Ce qui, jusqu’à présent, reste un vœu pieux.

Certes, les choses ont progressé. Après des mois d’atermoiements, un accord de paix a été signé le 20 juin 2015, à Bamako, entre le gouvernement et les groupes rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Supervisé par la médiation algérienne et internationale, cet accord de paix est désormais entré dans sa phase d’application. Le processus complexe de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), bien qu’imparfait, est enclenché. Et un premier bataillon mixte, composé d’anciens rebelles, de combattants progouvernementaux et de soldats maliens, commence à être opérationnel à Gao.

Des tensions toujours vives

Mais les blocages restent nombreux, et les choses avancent à très petits pas, comme l’a rappelé mi-juin le Tchadien Mahamat Saleh Annadif, patron de la Minusma, devant le Conseil de sécurité de l’ONU. « Un an après la signature de l’accord de paix, force est de constater que ni les signataires et moins encore la médiation internationale ne sont satisfaits du rythme d’exécution de sa mise en œuvre. Cette lenteur, qui est difficilement compréhensible, est en train de compromettre tout le processus », a souligné le diplomate tchadien devant ses partenaires internationaux avant le renouvellement du mandat de la Minusma.

Après plusieurs mois d’une trêve fragile, des combats meurtriers, le 21 juillet, à Kidal, entre les membres de la CMA et leurs rivaux progouvernementaux du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) ont montré que la rivalité entre ces frères ennemis touaregs était loin d’être réglée.

La mise en place des autorités intérimaires – une disposition centrale de l’accord de paix, qui prévoit le remplacement temporaire des élus locaux par des représentants du gouvernement, de l’ex-rébellion et des groupes armés progouvernementaux dans les cinq régions administratives du Nord –, est une autre source de tension préoccupante. Le 12 juillet, la répression d’une manifestation contre cette mesure controversée au sein de l’armée malienne a fait trois morts à Gao.

Certains membres des groupes ont trois cartes d’identité : rebelle le matin, jihadiste l’après-midi, et narcotrafiquant le soir

Tandis que plusieurs partenaires internationaux déplorent le manque de volonté du gouvernement et des groupes armés depuis le début du processus de paix, au Mali, chaque camp rejette la faute sur l’autre. Les ex-rebelles accusent le gouvernement de ne pas respecter les engagements qu’il a pris lors de la signature de l’accord. De son côté, l’exécutif se plaint du « double jeu » et de la « mauvaise foi » qui règnent dans la partie adverse.

« Nous ne savons pas qui est qui. Certains membres des groupes ont trois cartes d’identité : rebelle le matin, jihadiste l’après-midi, et narcotrafiquant le soir », dénonce une source au sommet de l’État.

Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) lié à Ansar Eddine, Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) proche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi)… Des accusations de collusion entre les mouvements armés signataires de l’accord d’Alger et les groupes terroristes sont relayées par plusieurs sources onusiennes et françaises, qui suivent de près le processus de paix.

« Tous ces mouvements se craignent et ne se font pas confiance, mais une chose les rassemble : les trafics, en particulier de drogue », explique un officier de la Minusma, qui rappelle que beaucoup n’ont aucun intérêt au retour de la paix pour continuer à s’enrichir en toute impunité.

Le Sud de plus en plus menacé

L’insécurité, un temps cantonnée dans le Nord, s’étend désormais jusqu’au centre du pays. L’attaque du camp militaire de Nampala, le 19 juillet, en est la triste et marquante illustration : 17 soldats maliens ont été tués par un groupe d’hommes armés, dont l’identité exacte reste à déterminer. Sur fond de rivalités locales et identitaires, plusieurs mouvements armés, notamment peuls, ont émergé ces derniers mois dans la région de Mopti.

L’un des plus menaçants est sans conteste la « katiba Macina » d’Ansar Eddine, le groupe d’Iyad Ag Ghali, qui cherche plus que jamais à s’imposer comme « le » groupe jihadiste malien. Face à cette menace accrue, dont la crainte est chaque jour perceptible à Bamako, les autorités maliennes ont renforcé leur dispositif antiterroriste.

L’attentat contre l’hôtel Radisson Blu de Bamako, le 20 novembre 2015, a frappé les consciences. Il a aussi fait accélérer plusieurs projets, comme la mise sur pied de la Force spéciale antiterroriste et poussé à un renforcement des patrouilles et des contrôles d’identité dans la capitale.

La direction générale de la sécurité d’État (DGSE) a procédé à plusieurs arrestations de gros bonnets terroristes ces dernières semaines. Des coups de filets rendus possibles par une meilleure coopération sous-régionale depuis la vague d’attentats en Afrique de l’Ouest, mais aussi grâce aux informations fournies par les services de renseignement occidentaux, notamment français, à la DGSE malienne.

Une remise en question de la popularité d’IBK

Au-delà de l’immense chantier sécuritaire, IBK, durement critiqué par ses opposants pour ses nombreux voyages à l’étranger, devra continuer à surveiller les remous politiques et sociaux comme le lait sur le feu s’il compte être réélu. Trois ans après la guerre, l’immense majorité de la population survit toujours difficilement. Certains en viennent même à regretter la période d’Amadou Toumani Touré, président déchu et exilé à Dakar, dont le retour au Mali est réclamé par plusieurs responsables politiques au nom de la réconciliation nationale.

Quelle est aujourd’hui la cote de popularité d’IBK, confortablement élu au second tour de la présidentielle de 2013 avec plus de 77 % des suffrages exprimés ? Personne ne le sait. Mais le chef de l’État et son parti, le Rassemblement pour le Mali (RPM), devraient en savoir plus à l’issue des prochaines élections communales.

Reportées à plusieurs reprises en raison du contexte sécuritaire, elles devraient enfin se tenir le 20 novembre « sur toute l’étendue du territoire national », ainsi que l’a précisé le gouvernement le 10 août. Dernier test électoral avant la présidentielle de 2018, ce scrutin local fournira sans doute de précieux indicateurs sur la confiance qu’ont les Maliens dans la capacité d’IBK et de ses troupes à redresser leur pays.


La Minusma maintenue et étoffée

Avec de nombreuses pertes en vies humaines, qui en font l’une des missions de maintien de la paix les plus touchées de l’histoire de l’ONU, la Mission des Nations unies au Mali (Minusma) a vu son mandat renforcé par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 29 juin, à New York. La nouvelle résolution prévoit l’envoi de 2 500 Casques bleus supplémentaires au Mali, faisant passer son effectif total autorisé à 13 000 soldats et près de 2 000 policiers.

Un bataillon sénégalais de 700 hommes devrait notamment être déployé à Mopti pour tenter de juguler l’insécurité grandissante dans le centre du pays. La mission onusienne devrait aussi bénéficier de renforts matériels d’ici à la fin de l’année, avec la mise en service de 3 drones de surveillance longue distance, basés à Tombouctou, et le déploiement de 6 hélicoptères (3 d’attaque et 3 de transport de troupes) à Kidal.

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