Société

Droits des Tunisiennes : l’héritage de Bourguiba désormais obsolète ?

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Une Tunisienne tenant le drapeau national durant une manifestation à Marseille en France, le 15 janvier 2011. © CLAUDE PARIS/AP/SIPA

Moderniste avec ce qu’il comportait de novateur, d’inattendu et d’audacieux en 1956, le code du statut personnel (CSP) relevait du miracle pour un pays nouvellement indépendant qui se construisait.

Les droits des Tunisiennes ont été le fait d’un homme, Habib Bourguiba, mais également celui de la pensée réformatrice née à la fin du XIXe siècle et des femmes elles-mêmes. Depuis, celles qui représentent plus de la moitié de la population ont massivement intégré, notamment grâce aux droits très larges qu’elles se sont vu octroyer, les sphères sociale, économique et culturelle.

Paradoxalement, le CSP, qui a précédé le déploiement du mouvement féministe dans les années 1960-1970, n’a jamais semblé aussi fragile. Peu remanié, le code, aux yeux de certains, qui en reconnaissent cependant la nécessité, aurait perdu de sa pertinence. Il est aujourd’hui remis en question, non pas par les islamistes, les conservateurs ou les machos, mais par les jeunes, qui estiment que le temps du féminisme défensif est révolu. Voilée ou non, la troisième génération, qui bénéficie des droits du CSP, en veut plus et s’insurge à raison contre plus d’un demi-siècle de léthargie.

Ce que disent des jeunes Tunisiennes comme Amira Yahyaoui, militante de la société civile, n’est pas dénué d’intérêt : « Le CSP est à la limite rétrograde aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi, en tant que femme, je n’ai pas le droit d’épouser qui je veux ; je ne comprends pas que mon héritage ne soit pas égal à celui des hommes, je ne comprends pas qu’il me faille une autorisation parentale pour aller dans certains pays – ce qui est aujourd’hui le cas pour les moins de 35 ans. Finalement, avec le temps, aucune loi progressiste ne le demeure. Le CSP a été positif et marquant pour l’évolution et l’histoire de la Tunisie, mais il est désormais obsolète au regard du présent et du futur du pays. »

De quoi ébranler les certitudes de celles et ceux qui ont grandi dans le giron du code et qui estiment qu’il est une barrière contre les poussées conservatrices. Pour les jeunes Tunisiennes, débattre de la place de la femme est absurde, voire anachronique ; leur souhait est d’aller au-delà du CSP, de cesser de faire dans le bourguibisme béat, reprochant au fondateur de la Tunisie moderne de ne pas avoir été plus loin, en imposant par exemple l’égalité dans l’héritage.

Les jeunes Tunisiennes en sont arrivées à oublier le combat de celles qui leur ont permis d’être aujourd’hui des femmes libres

Elles encouragent et pressent leurs concitoyennes à agir pour arracher l’application, dans les faits, de l’égalité désormais inscrite dans la Constitution. De fait, elles estiment qu’elles n’ont plus rien à prouver et qu’elles n’ont pas à s’excuser d’exister ; elles se sentent à leur place, pour l’avoir prise, sans considérer que le chemin a été balisé par les femmes de la génération Bourguiba, et refusent l’obligation de réussir sur tous les plans pour être reconnues.

Et de brocarder l’incohérence de certaines de leurs aînées auxquelles elles reprochent d’avoir fait élire, malgré leurs positions féministes, un président qui, à propos d’une députée, a lancé : « Ne lui en veuillez pas, ce n’est qu’une femme. »

Décomplexées, sûres d’elles et convaincues que la loi est de leur côté, les jeunes Tunisiennes en sont même arrivées à oublier le combat des gardiennes du temple, qui leur ont permis d’être aujourd’hui des femmes libres. Le regard des hommes, qui a changé, et les conditions de vie, imposant aux jeunes d’être plus égalitaires, même si dans leur éducation les garçons sont toujours des enfants rois, ont contribué à cette amnésie.

Une sorte de fait accompli qui fait qu’il semble plus facile d’être une femme aujourd’hui que dans les premières décennies post-indépendance. On ne peut plus faire autrement que de compter avec les femmes. De manière paradoxale, la leçon d’égalité est d’ailleurs venue des rangs politiques les plus improbables.

Les islamistes sont ainsi, incontestablement, ceux qui ont intégré le plus grand nombre de femmes dans leur parti, ce qui pousse les autres formations à se mettre au diapason, voire à faire mieux. L’enjeu est considérable, car de réelles et inédites avancées seront possibles pour les Tunisiennes lorsqu’elles auront leur mot à dire en politique, l’un des derniers bastions masculins.

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