Sécurité

Face à l’offensive des armées, la résilience de Boko Haram

Bosso (Niger), le 17 juin. Deux semaines plus tôt, la ville a été la cible d’une attaque surprise. Vingt-six soldats ont été tués. © François-Xavier Freland pour JA

Malgré les dissensions internes apparues au grand jour, le groupe jihadiste est loin d’être éradiqué. Pillages, raids meurtriers, expéditions punitives… Face à l’offensive des armées de la sous-région, l’ancienne secte s’est changée en monstre sanguinaire, semant la désolation au Nigeria, au Niger, au Cameroun et au Tchad.

Un premier cadavre, estropié. Un deuxième, le crâne explosé. Puis un autre, défiguré. Les images diffusées par Boko Haram le 5 juillet, un mois après l’attaque de la ville de Bosso, au Niger, sont insoutenables. On y voit tout d’abord des hommes, jeunes voire très jeunes, s’apprêter, à l’ombre d’un bosquet d’épineux, à partir au combat. Puis des pick-up surchargés et quelques motos Jakarta monter au front, des rafales de tirs nourris, interminables, effroya­bles alors que la nuit tombe. Et enfin, éclairés par une lampe de poche, retournés par des pieds chaussés de sandales, ces corps de soldats dont certains, on le devine, n’ont pas eu le temps de se défendre ni même d’enfiler leurs gilets pare-balles ou leurs casques.

Joie précoce

Ce jour-là, le 3 juin, l’armée nigérienne a subi l’une de ses pires déroutes depuis qu’elle est en guerre contre Boko Haram. Vingt-six soldats sont morts et plus de cent ont été blessés, selon le gouvernement. La ville, après avoir été dévastée par les obus et les tirs de mitrailleuses 12.7, a été entièrement pillée. Tout était bon à prendre : les armes et les caisses de munitions trouvées dans le camp militaire, mais aussi les céréales stockées dans chaque parcelle familiale. La vidéo fait quatorze minutes. Le calvaire, pour les habitants de Bosso, a duré toute une nuit.

Ces derniers mois, on nous avait pourtant vendu un tout autre scénario. Boko Haram, disait-on à Abuja, était fini. Ce groupe jihadiste qui terrorise le nord du Nigeria et la région du lac Tchad depuis sept ans allait être terrassé, ce n’était plus qu’une question de semaines… En décembre 2015, le président nigérian, Muhammadu Buhari, avait même entonné le chant de la victoire : « Nous avons techniquement remporté la guerre », avait-il claironné.

Le démantèlement progressif du groupe

À cette époque, il est vrai, Boko Haram n’avait déjà plus rien à voir avec l’embryon de califat qu’il était en 2014. Il ne contrôlait plus aucune des villes de l’État de Borno (nord-est du Nigeria) qu’il avait conquises cette année-là et semblait acculé dans ses derniers sanctuaires. Gwoza, qu’Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, avait décrétée « capitale du califat » en août 2014, avait été libérée.

Chose inimaginable quelques mois plus tôt, l’armée nigériane avait même mené quelques incursions dans la forêt de Sambisa et délivré plusieurs des prisonniers que le groupe jihadiste avait capturés au fil de ses conquêtes. Les armées nigérienne, tchadienne et camerounaise avaient également gagné du terrain.

Depuis un an, de nombreux combattants ont été tués ou arrêtés. Des routes stratégiques ont été rouvertes. Aujourd’hui, l’armada de pick-up dont disposait Boko Haram est en partie décimée, et nombre des véhicules blindés qu’il avait dérobés à l’armée nigériane ont été détruits.

Un groupe au leadership trouble

Quant à Shekau, on le dit fatigué, voire mourant. Après des mois de silence, il n’a fait qu’une brève apparition sonore, le 3 août. Dans ce message, il conteste notamment la nomination d’un nouveau chef par l’État islamique, confirmant que Boko Haram est aujourd’hui profondément divisé.

Pourtant, s’il est sur la défensive, « il est pour l’heure peu probable que le mouvement, formé de segments dispersés à travers une vaste zone et devenu expert en attaques terroristes, puisse être éliminé dans une bataille décisive », estime International Crisis Group (ICG) dans un rapport publié en mai. S’il demeure « difficile d’établir un schéma clair de l’évolution du groupe », l’ONG estime que « les assauts [des armées de la sous-région] ont affaibli le cœur de son réseau, diminuant ainsi sa capacité à assurer obéissance et coordination et le morcelant en unités plus petites et plus locales ». Autrement dit : Boko Haram est peut-être moins bien organisé qu’avant, mais cela ne signifie pas que la menace est moindre, bien au contraire.

Certes, le groupe a considérablement réduit son champ d’action. Ses attaques au Cameroun, au Niger et au Tchad sont moins spectaculaires, et son activité au Nigeria se concentre désormais dans l’État de Borno et non plus dans ceux d’Adamawa, de Yobe et de Gombe. Mais tout cela est très relatif. Plusieurs villes restent soumises à la terreur. L’armée nigériane n’a pas les moyens de sécuriser tout le Nord-Est ni même l’ensemble des zones urbaines – ce qui irrite ses alliés, qui ont libéré des villes mais n’ont jamais vu le soutien nigérian arriver. Quant aux zones rurales, Boko Haram en est encore le maître.

Des zones contrôlées difficiles d’accès

« Début 2016, l’armée nigériane a repris les villes périphériques de l’État, constatait récemment Jean-Hervé Bradol, un cadre de Médecins sans frontières (MSF) de retour d’une mission de douze jours dans le Borno. L’aide internationale peut enfin s’y rendre. Mais l’accès y est difficile. Les gens ont peur. Peur de sauter sur une mine, peur d’être pris dans une fusillade entre Boko Haram et l’armée nigériane. La route jusqu’à Bama est un trajet dont vous vous souvenez toute votre vie. »

Le 28 juillet, un convoi humanitaire des Nations unies a été attaqué entre Bama et Maiduguri (quatre blessés). Une première dans le nord-est du Nigeria. Si bien que l’ONU a décidé de suspendre ses missions d’assistance.

Comme tous les autres groupes jihadistes confrontés à la puissance de feu des armées régulières, Boko Haram s’est adapté après avoir subi de lourdes défaites et perdu de nombreux combattants. L’ancienne secte a abandonné (provisoirement ?) l’objectif fou d’administrer des villes, voire une région. Elle s’est repliée sur les zones les plus difficiles à nettoyer pour une armée : la forêt de Sambisa, les monts Mandara, à la frontière camerounaise, et surtout les rives et les îles du lac Tchad, dont elle semble vouloir faire son nouveau sanctuaire. Mais pas un jour ne passe sans qu’une localité de la région, qu’elle soit nigériane, nigérienne ou camerounaise, soit au mieux « visitée », au pire dévastée par quelques-uns de ses éléments.

La permanence de l’effroi

« Les incursions sont quotidiennes, témoigne Abba, un habitant du nord du Cameroun. Un jour, ils viennent dans tel village pour se ravitailler. Un autre, dans un autre village simplement pour rappeler qu’ils sont là. » Le 24 juillet, ils ont pénétré dans la ville de Kolofata, où se trouve pourtant un camp de l’armée. Pendant une heure, vers minuit, ils ont circulé comme s’ils étaient les maîtres de la ville, juste pour se rappeler au mauvais souvenir des habitants qu’ils ont à maintes reprises éprouvés dans le passé (la semaine d’avant, ils étaient venus y voler plusieurs centaines de bœufs).

Du Niger au Cameroun, c’est le même sentiment de peur qui a envahi les populations

« Leur message est clair : quiconque informera leurs ennemis risquera la mort, car ils sont capables de tuer n’importe qui, n’importe quand, même quand l’armée est là », souligne notre témoin. Le 14 juillet, à Cherif Moussari, des hommes se sont glissés dans la maison de Modou Bakar et l’ont froidement égorgé. Leur victime venait tout juste d’être installée à la tête du comité de vigilance du village…

Partout, du Niger au Cameroun, c’est le même sentiment de peur qui a envahi les populations. Le même spectacle aussi : des villes fantômes à moitié détruites, vidées de leurs habitants après un énième passage de Boko Haram. On compte 2,8 millions de déplacés dans la région. « Personne ne nous protège, explique Amadou, un commerçant de la région de Maroua qui s’est réfugié à Yaoundé. Ici, les militaires sortent le jour, pas la nuit. Quand ils entendent des tirs, ce n’est que le lendemain qu’ils sortent. »

D’importantes pertes du côté de l’armée

Selon un décompte d’Amnesty International, Boko Haram a mené pas moins de 200 attaques dans l’Extrême-Nord du Cameroun ces douze derniers mois, dont 46 attentats-suicides, tuant plus de 500 civils. Depuis le 1er juillet, les autorités camerounaises ont enregistré pas moins de douze incursions, dont huit meurtrières.

Outre la menace qu’il fait peser sur les civils, le groupe reste un adversaire de taille pour les militaires. L’attaque de Bosso a prouvé qu’il conservait une redoutable force de frappe. Fin avril, le groupe jihadiste avait déjà mené un raid comparable contre le 113e bataillon de l’armée nigériane, à Kareto, près de la frontière avec le Niger. L’armée a évoqué 24 blessés dans ses rangs, mais diverses sources sous-régionales font état d’un nombre important de morts : 20, 30, voire plus…

Selon plusieurs experts, ces attaques relèvent moins, pour Boko Haram, de la stratégie militaire que du besoin d’affirmer son existence et, surtout, de se fournir en denrées alimentaires et en armes, comme à Bosso. C’est que les temps sont durs. La secte s’est d’abord financée en rackettant, en enlevant des hommes d’affaires nigérians (pour les libérer contre rançon) et en braquant des banques.

Puis, lorsqu’elle a conquis des territoires, elle a mis la main sur les échanges commerciaux les plus juteux du lac Tchad : poissons, poivrons, etc. Mais l’action conjointe des armées de la région (ainsi que des mesures restrictives, comme l’interdiction temporaire du commerce de poivrons au Niger) leur a compliqué la tâche. Les hommes de Boko Haram sont aujourd’hui condamnés à piller les villages pour survivre. « C’est un signe de faiblesse », veut croire un officier camerounais. Des images diffusées par l’armée nigériane ces derniers mois montrent des combattants, tués ou capturés, fortement amaigris.

Bénédicte KURZEN/NOOR-REA

Bénédicte KURZEN/NOOR-REA

« Dans la zone du lac, on ne peut vivre que de pillages. Car on y trouve un peu de poisson et de viande, mais pas de céréales, souligne le géographe Christian Seignobos, grand spécialiste de cette région. Mais on peut vivre ainsi très longtemps. »

Tirer profit des tensions régionales et failles sociales

Cette résilience a plusieurs explications. Il y a bien sûr la colère sociale nourrie par la corruption, l’impunité et les inégalités dans tous les pays concernés. Mais il y a aussi l’ancrage local de Boko Haram. « On a voulu faire de ce groupe un mouvement jihadiste comme les autres. Mais il a une vraie spécificité locale », note un diplomate européen en poste dans la sous-région. Les chefs de Boko Haram, majoritairement kanouris, jouent à merveille sur les tensions communautaires, les rancœurs historiques et les microconflits pour gagner une forme de légitimité et passer des alliances.

« Sur le lac, explique Christian Seignobos, les maîtres des eaux, les Budumas, avaient perdu la maîtrise des flux commerciaux au profit des riches commerçants haoussas venus des villes dans les années 1980. Une partie d’entre eux a donc perçu Boko Haram comme une opportunité de reprendre le contrôle de ces flux. Et Boko Haram les y a aidés. »

Selon une étude réalisée auprès d’anciens combattants de Boko Haram par l’ONG américaine Mercy Corps et publiée en avril, la moitié d’entre eux affirment que leurs communautés ont soutenu le mouvement dans l’espoir que cela apporterait un changement politique.

La même étude explique en quoi Boko Haram peut représenter une occasion, pour les jeunes, de s’émanciper et de sortir du carcan imposé par la société, voire de trouver un moyen de faire du business. Des femmes ont pensé que le groupe jihadiste, en dépit de la terrible réputation qui précède ses hommes, leur permettrait d’avoir accès à une éducation islamique. Pour les jeunes hommes, l’attrait du mariage était souvent évoqué.

Le rôle des armées régulières dans l’apparition du groupe armé

Ce n’est pas tout. Beaucoup de ces anciens combattants ont affirmé à Mercy Corps ce que l’on sait depuis des années, à savoir que les abus des forces de sécurité les avaient poussés dans les bras de Boko Haram. « La répression parfois aveugle des militaires sur le terrain incite les gens à se retourner contre eux et à rejoindre leurs adversaires. C’est à croire que les militaires n’ont rien appris du passé », confirme le diplomate européen.

Personne ne le nie aujourd’hui : Boko Haram ne serait peut-être jamais devenu ce monstre sanguinaire si l’armée nigériane n’avait pas tué plus d’un millier de ces partisans en juillet 2009 à Maiduguri, lorsqu’il ne s’agissait que d’une secte, et si elle n’avait pas exécuté en pleine rue son fondateur, Mohamed Yusuf. Et la campagne contre-insurrectionnelle que mènent aujourd’hui les armées de la sous-région est loin d’être exemplaire.

« Comment, notamment, l’armée nigériane a-t-elle pu établir avec certitude que les 58 personnes tuées le 21 mars dans le village de Musari étaient des insurgés alors qu’elle n’a trouvé que deux grenades après l’attaque ? » s’interroge ICG.

En décembre dernier, l’armée camerounaise a elle aussi été accusée d’avoir tué plusieurs dizaines de civils à Gwoza, une localité nigériane qu’elle venait de reprendre. Quelques mois plus tôt, c’est le Niger qui était critiqué pour avoir fait déguerpir des milliers de personnes vivant sur les îles du lac Tchad. Plus récemment, les autorités camerounaises ont été pointées du doigt par Amnesty International.

Dans un rapport intitulé « Bonne cause, mauvais moyens », l’ONG dénonce, témoignages à l’appui, des « atteintes aux droits humains et à la justice dans le cadre de la lutte contre Boko Haram ». Tout y passe : arrestations massives et arbitraires, tortures, disparitions forcées…

Comme souvent quand les armées ont affaire à des groupes jihadistes, elles ne font pas dans le détail : les militaires encerclent le village, tirent en l’air, rudoient les femmes, rassemblent les hommes, en frappent quelques-uns en les accusant d’être des complices de Boko Haram et en amènent une poignée au poste. Certains n’en reviennent jamais. « Tout cela crée du ressentiment. On rejoint Boko Haram pour se venger ou pour se défendre » déplore Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria au sein du think tank Chatham House.

« Que voulez-vous qu’on fasse quand on est victime de tels abus ? demande Amadou, un Camerounais de l’Extrême-Nord, dont l’un des frères a rejoint Boko Haram. Soit on fuit, soit on rejoint les jihadistes pour se défendre. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte