Politique

Syrie : Al-Nosra – Al-Qaïda, divorce de convenance ?

Abou Mohamed al-Jolani a rebaptisé son groupe Front de la conquête du Levant.

Abou Mohamed al-Jolani a rebaptisé son groupe Front de la conquête du Levant. © al-manara/al-baydaa/AFP

L’un des groupes les plus puissants de l’insurrection syrienne annonce sa rupture avec le commandement central de l’internationale terroriste. Nouveau départ ou coup de com ?

Menée sans kalachnikovs ni explosifs, l’opération n’en a pas moins ébranlé la sphère jihadiste. Le 28 juillet, dévoilant pour la première fois son visage de trentenaire à la barbe épaisse, Ahmed Hussein al-Shara, alias Abou Mohamed al-Jolani, chef de l’un des plus puissants groupes de l’insurrection syrienne, déclarait solennellement face à la caméra que la Jabhat al-Nosra (« front pour la victoire », JAN) rompait les liens avec le commandement central d’Al-Qaïda dans le but de « protéger la révolution syrienne ».

« Nous avons décidé d’arrêter d’opérer sous le nom de Jabhat al-Nosra et de recréer un nouveau groupe », ajoutait-il, présentant la Jabhat Fateh al-Sham (« front de la conquête du Levant »).

Les nombreuses motivations d’une séparation

Officiellement née au début de 2012 dans les convulsions de la révolution syrienne, se reconnaissant affiliée au commandement central d’Al-Qaïda en avril 2013 et traitée par les bombes occidentales comme telle, cette armée jihadiste de 8 000 à 12 000 combattants a-t-elle voulu se refaire une virginité pour échapper aux foudres de Washington ?

Les hommages répétés aux chefs d’Al-Qaïda par Jolani au cours de son intervention, la présence à ses côtés de deux figures de la nébuleuse, dont le vétéran égyptien Abou Faraj al-Masri, et la permission, voire la bénédiction, préalablement accordée par le chef suprême, Ayman al-Zawahiri, dans un message audio n’indiquent rien d’une soudaine rédemption sur le chemin miné de Damas.

« Les membres de l’ex-Jabhat al-Nosra ne sont pas naïfs au point de croire qu’un changement de nom pourrait convaincre les Américains de ne plus les considérer comme terroristes. Il s’agit d’une question de politique interne à la rébellion, dont les autres membres ont toujours insisté pour que la Jabhat prenne ses distances avec la transnationale terroriste, même s’ils ne sont pas non plus dupes de cette opération de communication », commente Thomas Pierret, spécialiste de l’islam sunnite et de la Syrie.

« Faites ce qui permettra de préserver l’unité de l’islam et des musulmans et le jihad au Levant », avait pragmatiquement conseillé l’adjoint de Zawahiri, s’exprimant après son maître dans le message audio. Et Jolani de promettre en retour qu’une priorité de ce nouveau front sera de « tout faire pour tendre à l’unité avec les autres groupes afin d’unifier les rangs des combattants et de libérer la terre du Levant du règne du tyran [Bachar al-Assad] et de ses alliés ».

Les discussions pour tenter de rassembler les rangs de l’insurrection contre Damas et ses alliés, mais aussi contre Daesh, sont anciennes. En janvier 2015, des fuites révélaient que son parrain qatari faisait alors pression dans ce sens.

Un groupe en déclin ?

Mais l’affiliation officielle à Al-Qaïda de la JAN dissuadait d’autres groupes, comme les puissants salafistes d’Ahrar al-Sham, d’aller plus loin que la constitution du Jaish al-Fateh (« armée de la conquête »), une coalition de terrain constituée en mars 2015. Comment accepter, alors que les Syriens rejettent et dénoncent plus que jamais les ingérences étrangères du Daesh transnational comme celles des puissances russe, iranienne et occidentales, que le fer de lance de l’insurrection reçoive ses instructions du Waziristan pakistanais, où se terre Zawahiri, et serve des objectifs extranationaux comme la lutte contre l’ennemi lointain d’Europe et d’Amérique ?

Et les bombes réservées par la coalition occidentale comme par l’aviation russe aux affidés d’Al-Qaïda n’épargnent pas ceux qui se battent à ses côtés. L’accord de coopération militaire conclu fin juillet entre Russes et Américains contre les groupes jihadistes en Syrie a été déterminant pour cette opération de rebranding, soulignent les jihadologues. « Il faut aussi la replacer dans le contexte de la grande offensive lancée le 31 juillet par les insurgés pour briser l’encerclement d’Alep par les forces gouvernementales. En tête de cette opération, la Jabhat y joue sa survie », précise Pierret. Présentée comme un nouveau départ pour son groupe comme pour l’insurrection syrienne, l’annonce de Jolani ne serait-elle pas plutôt leur chant du cygne ?

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