Livres

Patrimoine de Tombouctou : Abdel Kader Haïdara, un héros si discret

La collection de la famille d’Abdel Kader Haïdara renfermerait quelque 42 000 ouvrages. © Ami VITALE/PANOS-REA

Lorsque les jihadistes ont occupé Tombouctou, Abdel Kader Haïdara a sauvé près de 400 000 manuscrits. Un engagement salué dans une enquête passionnante menée par Joshua Hammer.

Avec son visage et ses yeux ronds, son tendre sourire et cette drôle de moustache séparée en deux en son centre, Abdel Kader Haïdara ressemble à un personnage de bande dessinée. C’est pourtant d’un étouffant thriller qu’il est le héros. Une enquête signée Joshua Hammer sur les « résistants de Tombouctou » – des hommes et des femmes qui, malgré le danger, ont tout fait « pour sauver les manuscrits les plus précieux du monde » de la furie salafiste en 2012 –, qui se lit comme un roman et qui, à n’en pas douter, sera un jour adaptée à Hollywood tant l’épopée qu’elle raconte paraît incroyable.

Acteur principal du sauvetage des manuscrits

Haïdara est le fil conducteur du livre du journaliste (Newsweek, The New York Review of Books…), qui raconte tout autant l’histoire des manuscrits de Tombouctou que l’invasion jihadiste du Nord-Mali. Les Américains aiment les héros, parfois trop, au risque d’éclipser d’autres personnages clés et de sous-estimer les dynamiques collectives. Mais, dans cette histoire-là, il ne pouvait pas en être autrement.

C’est à ce porteur de tarbouche, héritier d’une dynastie d’Arabes installés à Tombouctou depuis le XVIe siècle, que l’on doit la mémorable opération de sauvetage des manuscrits entreprise après que les hommes d’Abou Zeid et d’Iyad Ag Ghaly eurent pris le contrôle de Tombouctou en avril 2012. C’est en grande partie à lui également que l’on doit la « résurrection » de ces manuscrits, leur sortie de l’oubli et des malles dans lesquelles ils étaient dissimulés depuis des décennies par leurs propriétaires.

La passion des livres pour héritage

Haïdara est tombé tout petit dans la magie de ces livres, qui datent, pour certains, du XIe siècle. Dès son plus jeune âge, il les a côtoyés dans l’intimité de la maison familiale située à Sankoré, l’un des quartiers historiques de Tombouctou. Il y en avait des milliers… Lorsque son père, Mohamed « Mamma » Haïdara, un lettré qui avait voyagé dans sa jeunesse jusqu’au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu avant de s’ancrer à Tombouctou et d’y ouvrir une école traditionnelle, rassemblait les étudiants autour de lui, Abdel Kader observait avec curiosité ces objets si fragiles.

« Parfois, son père fourrageait dans la remise et en ressortait avec un volume de la collection familiale – un traité de jurisprudence islamique du début du XVIIe siècle ; un Coran du XIIIe siècle rédigé sur du vélin d’antilope ; ou un autre livre saint […] à peine plus grand que la paume d’une main, écrit sur de la peau de poisson », raconte Hammer.

Quand « Mamma » s’éteint en 1981, Abdel Kader a 17 ans. L’exécuteur testamentaire partage alors le bétail, les biens et l’argent entre ses enfants. Puis, conformément à la tradition, il confie à Abdel Kader la charge de veiller sur la bibliothèque familiale.

Un Institut voué à la collecte et la sauvegarde des folios

« C’est ainsi que cela se passe chez nous, expliquait-il en 2014, au milieu des livres qu’il avait rapatriés à Bamako. De génération en génération, c’est la personne la plus intéressée qui s’occupe des manuscrits. C’est le meilleur moyen que l’on a trouvé pour les conserver et pour qu’ils ne soient pas vendus. » Car la règle familiale est claire : il est interdit de s’en séparer, de les donner ou de les vendre.

Trois ans après la mort du père d’Abdel Kader, Mahmoud Zouber, le directeur de l’Institut Ahmed-Baba, fondé par l’Unesco dans les années 1970 dans le but de sauvegarder le patrimoine écrit de la région, lui demande de travailler avec lui. D’abord réticent, le jeune homme finit par accepter.

Zouber lui confie une mission particulière : parcourir la boucle du Niger en quête de manuscrits, convaincre leurs propriétaires, en les payant s’il le faut, de les confier à l’institut. C’est une tâche délicate : voilà des siècles (surtout depuis le début de la colonisation) que les grandes familles, conscientes du précieux trésor que représentent ces livres et des convoitises qu’ils suscitent, les tiennent à l’écart des étrangers.

Comme son père avant lui, Abdel Kader parcourt le désert à dos de chameau ou d’âne, longe le Djoliba sur des pirogues, passe de campement en campement… Les négociations sont parfois houleuses, l’accueil dans les villages tantôt glacial, tantôt merveilleux. Mais Abdel Kader, qui parle plusieurs langues, dispose d’un atout de taille dans ce milieu si suspicieux : il est humble et sait rester à sa place.

Création d’une association de sauvegarde et valorisation du patrimoine culturel

En dix ans, il fait mieux que tous ses prédécesseurs en rapatriant des milliers d’ouvrages à Tombouctou… et attrape un drôle de virus qui ne le quittera plus : la passion des manuscrits. Quand il les prend dans ses mains, il les caresse ; et quand il en parle, il les regarde avec la tendresse d’un amant. « Ce ne sont plus des objets pour lui, mais des compagnons », explique l’un de ses amis.

Des proches l’encouragent à prendre des responsabilités politiques, mais lui ne s’intéresse qu’aux manuscrit

En 1993, épuisé par ces pérégrinations harassantes, il quitte l’institut pour se consacrer à la bibliothèque familiale. Trois ans plus tard, il fonde avec d’autres propriétaires de bibliothèques privées l’association Savama-DCI (contraction de Sauvegarde et valorisation des manuscrits pour la défense de la culture islamique), dans le but de cataloguer les manuscrits et de leur offrir des sanctuaires modernes.

Aussi doué pour négocier avec les Touaregs de la région de Ber qu’avec les riches donateurs de New York, il convainc des bailleurs : en 2000, la bibliothèque Mamma-Haïdara, un bâtiment flambant neuf, ouvre ses portes. Dix ans plus tard, Abdel Kader a pris une femme, puis une deuxième, avec lesquelles il a eu cinq enfants, et est devenu un homme qui compte à Tombouctou. Des proches l’encouragent à prendre des responsabilités politiques, mais lui ne s’intéresse qu’aux manuscrits.

Un savoir dense à protéger

Des bibliothèques privées comme la sienne (qui compterait 42 000 ouvrages), il en existe une quarantaine dans la ville. Elles recèlent des joyaux de la littérature et de la science, dans lesquels il est question du Coran, mais aussi des étoiles ou encore de « conseils dispensés aux hommes sur le commerce charnel avec leurs femmes ».

« Nombre de ces œuvres incarnent le discours raisonné et la curiosité intellectuelle que les extrémistes veulent à tout prix réduire », écrit Hammer. Abdel Kader n’en est que trop conscient : lorsque les jihadistes prennent le contrôle de la ville en avril 2012, il n’en dort plus.

Bientôt, décision est prise, à son initiative, de cacher les manuscrits dans un premier temps, puis, lorsque les occupants durcissent leur régime, de les exfiltrer vers Bamako. C’est une entreprise folle, d’autant plus qu’elle ne doit pas être ébruitée. Le soir, une poignée d’hommes et de femmes remplissent silencieusement et délicatement des malles entières des fragiles trésors que leurs familles conservent depuis des siècles. Début août, le premier « convoi » (un 4×4 dans le coffre duquel ont été placées des malles en métal) quitte la ville, direction la capitale, à 1 000 km de là.

Abdel Kader dirige les opérations depuis Bamako, où il a fini par s’installer. Chaque jour, une, deux, trois voitures – et parfois des pirogues – partent ainsi chargées de milliers de parchemins.

En quelques mois, 377 491 manuscrits, selon le décompte final d’Abdel Kader, sont envoyés à Bamako sans que les jihadistes se soient doutés de quoi que ce soit, et sans que les autorités, à qui les Tombouctiens ne font que moyennement confiance, en aient été informées. Ils s’y trouvent encore aujourd’hui, dans une dizaine de lieux gardés secrets, menacés par l’humidité.

Vers une numérisation et un catalogage des précieux trésors

Tombouctou a été libérée en janvier 2013. Mais Abdel Kader est resté à Bamako avec ses chers manuscrits. Il n’a pas encore lu le livre de Hammer. La célébrité ne semble pas l’intéresser : seule la sauvegarde de ses joyaux compte pour lui. Quand il ne parcourt pas le monde en quête de financements, il les répertorie, les classe ou les lit tout simplement.

Il rêve de les cataloguer pour, plus tard, les mettre à la disposition de la communauté des chercheurs et des traducteurs. Mais ils devront retourner chez eux avant, à Tombouctou. « Leur place est là-bas. Tout est prêt pour les accueillir. Nous avons rénové 32 bibliothèques privées et l’Institut Ahmed-Baba a été réhabilité. Il ne manque plus que la paix et la stabilité », affirme-t‑il, conscient que la durée de son exil bamakois, et avec lui celui des manuscrits, ne dépend pas que de lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les résistants de Tombouctou, de Joshua Hammer, éd. Arthaud, 328 pages, 21,50 euros.

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