Société

La différence entre politicards et hommes d’État

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Les noms des 84 victimes de l'attentat de Nice suspendus sur la façade de l'Hôtel de ville, le 22 juillet 2016. © Maeva Bambuck/AP/Sipa

Prenons l’économie comme exemple. S’il y a un domaine où le traitement d’urgence doit être distingué de la thérapie au long cours, c’est bien celui-là.

Le très keynésien Ben « Helicopter » Bernanke, qui dirigea la Banque centrale américaine entre 2006 et 2014, ne gagna-t-il pas son curieux surnom en préconisant, en cas de récession, de charger dans des hélicoptères des sacs de dollars fraîchement imprimés et de les larguer sur les villes pour stimuler la consommation ? Ce ne pouvait être, évidemment, qu’une solution de très court terme…

À l’échelle d’une décennie, le même Bernanke faisait des recommandations différentes. Et voici le plus important : les deux types de mesures envisagées ne se contredisaient pas, mais se renforçaient.

Court et long terme se mêlent allègrement dans leurs préconisations

Cette distinction cruciale entre court et long terme, on pourrait croire qu’elle fait partie du bagage de l’honnête homme. À tout le moins, on pourrait espérer qu’elle figure parmi les axiomes qui orientent la réflexion des hommes politiques, eux qui ont vocation à mener la barque, ou plutôt le rafiot dans lequel nous sommes embarqués.

Eh bien, si l’on en juge par les réactions de certains d’entre eux aux terribles événements qui ont endeuillé la France au cours des semaines écoulées, ce n’est pas le cas. Court et long terme se mêlent allègrement dans leurs préconisations au point d’annuler leurs effets supposés.

Faites, comme moi, l’expérience. Prenez n’importe quel homme politique, rangez ses prescriptions dans deux colonnes « court terme » et « long terme » et vous verrez que souvent elles s’annihilent.

Par exemple, le politicard Tartempion exige un « Guantánamo à la française » (parachutez-moi tous ces « radicalisés » sur une île déserte !), ce qui constitue – peut-être – une solution de court terme, mais qui ne fait qu’aggraver à long terme le problème : le ressentiment, la colère, la rage qu’une telle mesure susciterait parmi les bannis et leurs frères, cousins et amis ne ferait qu’accentuer la faille qui s’élargit chaque jour dans la société française.

La politicaillonne Trucmuche exige qu’on « interdise le salafisme ». Outre que l’aspect pratique de la chose n’est pas évident (peut-on interdire une idée ?), comment ne pas voir qu’elle multiplierait les adeptes du salafisme en donnant à celui-ci l’attrait du fruit défendu ?

Personnellement, je n’ai pas plus la solution miracle que Tartempion et Trucmuche. Mais pour mettre de l’ordre dans cette cacophonie (décuplée par la plaie que constituent l’information en continu et la multiplication des chaînes), on pourrait peut-être exiger de tout responsable politique qu’il réponde aux trois questions suivantes (ce serait un test à leur faire passer) : 1. Quelles sont les mesures à prendre à court terme ? 2. Quelles sont les mesures à prendre avec effet à long terme ? 3. Montrez que vos réponses 1 et 2 ne sont pas contradictoires.

Je ne suis pas sûr que tous les hommes politiques pourraient passer ce test… En tout cas, il permettrait de séparer ceux qui ne font qu’aggraver la situation et ceux qui pourraient peut-être résoudre le problème, parce qu’ils pensent en même temps, et de façon non contradictoire, au court et au long terme. Ces derniers sont les vrais hommes d’État.

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