Diplomatie

Soudan du Sud : la politique du pire

Le 26 juillet, au palais présidentiel de Djouba, le président Salva Kiir, accompagné de Taban Deng Gai (à g.), qui vient de remplacer Riek Machar. © Bullen Chol/Anadolu Agency/AFP

En nommant un nouveau premier vice-président à la place de Riek Machar, le chef de l’État prend le risque de plonger son pays un peu plus dans le chaos…

«Le Soudan du Sud sombre », dit-on en off, du côté des diplomates comme du côté des observateurs. D’abord au niveau sanitaire. L’axe principal d’approvisionnement, en provenance de l’Ouganda, est coupé. La pénurie commence à se faire sentir à Djouba ; il y a une épidémie de choléra ; le nord-ouest du pays n’est plus sécurisé. Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés, la guerre civile qui a éclaté en décembre 2013 a déjà fait près de 1 million de déplacés.

Crise généralisée sur fond de rivalités politiques

Politiquement, « la situation est toujours instable », estime François Fall, le vice-président d’une commission de l’Autorité intergouvernementale sur le développement (Igad) chargée de suivre et d’évaluer l’accord de paix du mois d’août 2015 au Soudan du Sud.

Cet accord de paix signé il y a moins d’un an aura fait long feu. Le 8 juillet, des affrontements entre les milices du Président Salva Kiir et celles de son rival, le premier vice-président Riek Machar, ont fait plus de 300 morts en trois jours – essentiellement des hommes de Machar.

« Les deux partenaires ne se sont jamais fait confiance. la situation était prévisible », analyse Roland Marchal, chercheur au CNRS. Machar a disparu depuis. Caché dans les environs de Djouba, il pourrait être en train de réunir des troupes, et des armes.

Face à son absence, Salva Kiir a décidé le 25 juillet de nommer un nouveau premier vice-président, l’ancien ministre des Mines, le général Taban Deng Gai. Une décision qui a poussé son prédécesseur a sortir du silence. Dans une interview accordée à la chaîne Al-Jazira, le 27 juillet, il a déclaré : « Salva Kiir n’avait aucune autorité pour le nommer à mon poste. […] Il a fait le premier pas vers l’effondrement. » L’ONU, de son côté, souligne diplomatiquement la nécessité de respecter le cadre de l’accord de 2015.

Le pire semble donc inéluctable, malgré les nombreuses tractations en cours depuis plusieurs semaines. En marge du 27e sommet de l’Union africaine de Kigali (10-18 juillet), la diplomatie internationale s’était retrouvée incognito, alors qu’aucun partenaire étranger n’avait été convié à cette édition.

Plusieurs jours d’affilée, sur la terrasse verdoyante d’un hôtel de luxe, autour de Linda Thomas-Greenfield, la sous-secrétaire d’État américaine aux Affaires africaines : Festus Mogae, l’ancien chef de l’État du Botswana et président de la Commission de surveillance et d’évaluation de l’accord de paix d’août 2015, le sous-secrétaire général aux opérations de maintien de la paix, le Mauritanien El Ghassim Wane, François Fall, des responsables britanniques, norvégiens et chinois… Bref. Il ne manquait que les protagonistes de la crise.

Intervention extérieure

Conséquences : dans la capitale rwandaise, l’Igad et l’UA se sont mis d’accord, avec le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, pour qui « Machar et Kiir ont trahi leur peuple », sur l’envoi d’une force africaine de 4 000 hommes, sous mandat de l’ONU, incorporée à la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss), déjà dotée de 12 000 hommes, mais dont le mandat actuel permet tout juste de faire de l’humanitaire.

Une résolution, au siège new-yorkais de l’organisation internationale, circule déjà : le plan devrait coûter 182 millions d’euros. L’objectif des troupes éthiopiennes, rwandaises et kényanes serait d’assurer la sécurité de Riek Machar. « Ce qui ne résoudra pas la sécurité dans le reste du pays », relève Roland Marchal. Pour l’instant, Salva Kiir et son gouvernement ont tout simplement rejeté le plan.

Pour l’ex-envoyé spécial américain pour le Soudan (2011-2013), Princeton Lyman, il faut envisager une mise sous tutelle du pays, par l’UA et l’ONU, qui pourrait durer entre dix et quinze ans, le temps de mettre une administration sur pied, capable de stabiliser « l’État le plus jeune du monde ». Ce qui reviendrait, explique Roland Marchal, « à faire la guerre aux autorités officielles et à créer un précédent pour l’UA. La porte serait ouverte pour d’autres tutelles… »

Le chef de l’État tchadien, Idriss Déby Itno, président en exercice de l’UA, qui avait essayé en vain de faire venir Riek Machar et Salva Kiir à Kigali, poursuit ses efforts. Selon nos informations, il souhaiterait voir ces derniers se réunir à N’Djamena avant son investiture, le 8 août. Mais l’écouteront-ils, cette fois-ci ? Michael Pauron

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte