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Décollage d’un patrouilleur sur la base japonaise de Djibouti.

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Une nouvelle ère pour les relations Afrique-Japon

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Norio Maruyama : « Le Japon veut promouvoir ses propres solutions en matière de développement »

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Par - à Tokyo
Mis à jour le 10 août 2016 à 17:28

Norio Maruyama veut que soit connu l’engagement des Japonais en Afrique. © Olivier Caslin pour J.A.

En tant que « Monsieur Afrique » du ministère des Affaires étrangères, l’ambassadeur japonais assure le secrétariat général de la Ticad. Et revient sur les relations entre son pays et le continent.

À quelques semaines de la 6e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad VI), organisée pour la première fois hors de l’archipel, l’ambassadeur Norio Maruyama revient sur les enjeux de ce rendez-vous, dont il assure le secrétariat général en tant que « Monsieur Afrique » de la diplomatie nippone.

Fonctionnaire au sein du ministère des Affaires étrangères depuis vingt-trois ans, il n’a jamais été en poste en Afrique mais l’a toujours suivie de très près.

Après être passé, en 1984, par l’École nationale d’administration (ENA) de Paris, Norio Maruyama a occupé diverses fonctions au sein de l’ambassade du Japon en France, avant de rentrer dans son pays, où, en 2001, il a officiellement pris la tête du département Afrique de l’Ouest du ministère des Affaires étrangères.

À l’issue de plusieurs missions dans le Caucase, en Asie et auprès de l’Union européenne, l’ambassadeur est revenu à Tokyo en juillet 2014 pour prendre la direction générale des Affaires africaines.

Aussi francophone que francophile, Norio Maruyama s’appuie sur son réseau unique à travers l’Afrique pour renforcer les liens entre son archipel et le continent africain. Il est d’ailleurs l’un des principaux promoteurs de la délocalisation de la Ticad VI au Kenya, les 27 et 28 août.

Jeune Afrique : Malgré ses vingt-trois années d’existence, la Ticad reste mal connue des Africains. Pensez-vous lui donner plus de visibilité en l’organisant sur le continent ?

Norio Maruyama : Cette édition sera l’occasion de montrer à l’ensemble des populations africaines, ainsi qu’à nos amis occidentaux, également invités à y participer, en quoi consiste ce rendez-vous et quel est l’engagement des Japonais sur le continent depuis plus de deux décennies.

L’idée d’organiser une rotation entre le Japon et l’Afrique pour l’accueil de la conférence, tous les trois ans, vient des Africains eux-mêmes, et nous nous sommes empressés de l’accepter pour, justement, leur permettre de mieux s’approprier l’événement. Plusieurs pays ont postulé pour recevoir la Ticad VI, et c’est le Kenya qui a été retenu.

Le Japon veut promouvoir ses propres solutions en matière de développement avant d’en confier les clés aux Africains eux-mêmes

Quel devrait être le principal message du Japon pour cette prochaine conférence ?

La Ticad V, qui s’est tenue en juin 2013 à Yokohama, a permis de définir un plan d’action très précis. Mais la situation a depuis beaucoup changé à travers le continent africain : il y a eu Ebola, qui a démontré les limites des services de santé ainsi que la fragilité de l’Afrique en matière sanitaire ; la menace terroriste s’est faite de plus en plus sérieuse ; enfin, la baisse des cours des matières premières a eu un impact considérable sur les économies africaines…

Nous voulons donc lancer un message clair sur ces trois sujets brûlants pendant la Ticad VI. Le Japon veut promouvoir ses propres solutions en matière de développement, en renforçant son partenariat avec le continent, avant d’en confier les clés aux Africains eux-mêmes.

S’agira-t-il aussi de trouver des solutions pour répondre au déclin des cours des matières premières ?

La Ticad n’est pas l’Opep [Organisation des pays exportateurs de pétrole]. Et notre sujet principal porte sur le développement de l’Afrique, sur la manière dont nous pouvons intervenir pour soutenir le continent. La diversification et l’industrialisation sont bien sûr des solutions, mais ce ne sont pas les seules.

Nous avons donc besoin de parler entre nous de tous ces sujets pour tenter d’en trouver d’autres. Et associer le secteur privé à ce débat est aujourd’hui primordial.

Que pensez-vous de la présence des entreprises japonaises en Afrique ?

Pour l’instant, nos compagnies se sont davantage intéressées à la partie orientale de l’Afrique. Mais en s’appuyant sur des partenariats forts, comme celui de Toyota Tsusho Corporation [TTC] avec CFAO, elles peuvent étendre leurs zones d’intérêt à l’ensemble du continent.

Je leur fais confiance pour saisir les opportunités qui se présenteront. Nous devons être patients, mais je suis sûr que de plus en plus de compagnies japonaises vont s’intéresser au continent. Elles doivent avant cela trouver le meilleur moyen d’y aller. Et nous comptons bien les y aider.

Pourquoi cet intérêt marqué pour l’est du continent ?

Parce que c’est la partie la plus proche de l’Asie et celle qui y est la mieux connectée. Mais aussi parce que nous comptons peu de francophones parmi les entrepreneurs japonais. Dans le sillage de TTC, nous observons cependant un changement de tendance, avec quelques implantations significatives en Afrique de l’Ouest, comme en Côte d’Ivoire, qui commence à jouer un rôle de plateforme régionale pour nos entreprises.

Beaucoup de pays investissent en Afrique aujourd’hui, notamment dans les infrastructures. Ne craignez-vous pas d’avoir pris du retard dans ce domaine ?

Non. Le Japon a développé un partenariat très fort avec l’Afrique, qui, de son côté, a besoin de tous les partenaires qu’elle peut intéresser pour assurer son décollage. C’est d’ailleurs le but de la Ticad, qui dépasse de beaucoup la seule relation Afrique-Japon. Tout le monde fera le déplacement de Nairobi pour se rencontrer, discuter et voir ensemble ce que chacun peut apporter.

Les entreprises japonaises peuvent-elles rivaliser avec leurs concurrentes chinoises, capables de proposer des équipements et des prestations bien moins coûteux ?

Je ne le pense pas. Nous devons juste nous concentrer sur les dossiers sur lesquels nous pouvons apporter une véritable valeur ajoutée.

Durant cette Ticad, nous espérons pouvoir définir des plans de développement pour chaque projet important afin de savoir qui sera le mieux à même de le réaliser. Tout dépend aussi des pays receveurs de ces projets, qui, finalement, doivent sélectionner leurs partenaires en fonction des besoins identifiés.

Le Japon s’appuie sur la qualité de ses prestations, qui ne sont pas uniquement fondées sur les coûts, mais aussi sur la formation, la maintenance des sites, les échanges de technologies et de connaissances. C’est ça l’approche japonaise en matière d’aide au développement.

Comment avez-vous réagi à l’annonce de l’installation, en 2017, d’une base aéronavale chinoise à Djibouti, où le Japon a déjà positionné son propre contingent ?

Nous sommes à Djibouti pour lutter contre la piraterie et tenter de stabiliser la Somalie, et par là même toute cette région. Concernant l’arrivée des troupes chinoises dans le pays, nous verrons comment ils comptent utiliser cette base. Tout le monde a ses intérêts propres, à commencer par le pays hôte.

La présence militaire du Japon en Afrique pourrait-elle évoluer, en particulier en ce qui concerne ses missions ?

Face à la menace terroriste, qui touche aujourd’hui de nombreux pays, le Japon se doit de tenir son rôle. En revoyant notamment les missions de nos forces d’autodéfense, qui, pour l’instant, ne peuvent pas utiliser leurs armes sur les terrains extérieurs.

À Djibouti, elles sont cantonnées à un rôle d’observateur, et au Soudan du Sud elles se concentrent sur les questions logistiques. Il faut maintenant voir comment nous pouvons contribuer à renforcer le dispositif sécuritaire. Ce sera l’un des points importants abordés à Nairobi.