Politique

Turquie : Erdogan, gagnant à tous les coups

Les partisans de l’AKP manifestent devant un portrait géant du chef de l’État. Sur la place Kizilay, à Ankara, le 20 juillet.

Les partisans de l’AKP manifestent devant un portrait géant du chef de l’État. Sur la place Kizilay, à Ankara, le 20 juillet. © Adem Altan/AFP

Après avoir maté les putschistes grâce au soutien des militaires loyalistes et de la population, le président se retrouve en position de force. Saisira-t-il cette occasion unique pour se poser en rassembleur ?

Et de cinq ! Après 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie aura vécu en l’espace de cinquante-six ans son cinquième coup d’État militaire, dans une ambiance surréaliste. Après une heure de sidération, il est apparu qu’il était voué à l’échec. En nombre insuffisant, privés du soutien de généraux de poids et de celui de la puissante première armée, celle d’Istanbul, les putschistes du 15 juillet n’ont pas commencé par le b.a-ba : s’emparer du président, Recep Tayyip Erdogan, bloquer les réseaux sociaux et prendre le contrôle des médias influents.

Mais, en dépit du sentiment d’improvisation qu’il a pu donner, ce coup de force n’en est pas moins dramatique, sur le plan humain comme sur le plan politique. On compte au moins 290 morts (190 civils et 100 putschistes). Les images du Parlement d’Ankara bombardé et celles du chef d’état-major, la chair entaillée par la corde que ses preneurs d’otage lui avaient passée autour du cou, marqueront durablement les esprits.

Un soutien nationaliste inédit

Tout comme celles d’un Erdogan livide appelant ses partisans à descendre dans les rues pour « défendre la démocratie ». Ironie du sort, c’est grâce à Facetime et sur la chaîne CNN Türk qu’il a pu s’adresser à son peuple, lui qui abhorre les réseaux sociaux (dont il interdit parfois l’accès) et qui ferraille contre le groupe Dogan, propriétaire de ladite chaîne. Ironie du sort encore, le président a bénéficié du soutien sans faille des partis d’opposition, du kémaliste CHP au HDP prokurde.

Un consensus inédit dans une Turquie profondément divisée en deux camps d’importance égale. D’un côté, les adorateurs de ce président qui leur a apporté reconnaissance sociale et bien-être économique. De l’autre, ceux qui lui reprochent son autoritarisme, la reprise du conflit avec les Kurdes et l’échec de sa politique syrienne qui, selon eux, a fait le lit de l’État islamique, dont les attentats visent désormais la Turquie.

Passé les premières heures de cet élan national qui a vu les partisans de l’AKP, parfois violents, descendre dans les rues et leurs adversaires préférer, en vrais démocrates, un Erdogan élu à des kakis aux objectifs douteux, que va-t-il se passer ? Le président saisira-t-il cette chance historique de se poser en rassembleur ? Alors que, brouillé avec presque tout le monde, il avait été contraint de revoir de fond en comble sa diplomatie (voir JA n° 2896), cette victoire sur les putschistes pourrait lui donner l’occasion de calmer le jeu à l’intérieur du pays comme à l’égard des Occidentaux, inquiets de sa dérive autoritaire. Pas sûr qu’il en prenne le chemin.

Güllen dans le viseur d’Erdogan

Dès la nuit du 15 au 16 juillet, les purges ont commencé. Dans l’armée, la police, la magistrature, les gouvernorats, les rectorats. Objectif, châtier les instigateurs du putsch. Entendez : les ouailles de Fethullah Gülen. Fondateur d’une puissante confrérie qui, sous couvert de prôner un islam tolérant, plonge depuis quarante ans ses tentacules jusque dans les entrailles de « l’État profond », le vieil imam – en exil aux États-Unis – n’a cessé d’y infiltrer ses hommes, issus de familles pauvres et éduqués dans ses écoles d’excellence.

Avec la bénédiction d’Erdogan jusqu’en 2010, puisqu’ils pactisaient alors contre la très laïque armée. Ensemble, ils l’ont boutée hors du champ politique grâce à des procès retentissants, au cours desquels les magistrats gülénistes ont joué un rôle clé. Mais lorsque le leader de l’AKP n’a plus eu besoin de cet allié trop gourmand, leur relation a viré à la haine. Surtout quand, fin 2013, un scandale de corruption, derrière lequel Erdogan voit la main de Gülen, a éclaboussé quatre ministres et le fils du président.

Depuis, tous les coups sont permis. Y compris le pire : ce putsch, dont Gülen nie la paternité mais qui, pour la plupart des observateurs, émane bel et bien de ses adeptes, auxquels se seraient joints des officiers ultralaïques farouchement opposés au gouvernement. C’est parce que ces derniers ont lâché les gülénistes que le putsch est parti à vau-l’eau, avancent les analystes Ahmet Sik et Metin Gürcan.

Les sanctions pleuvent 

Un échec également dû au refus des principaux chefs de l’armée de se joindre à ce pronunciamiento qui ne correspondait en rien à leurs principes kémalistes et qui était en décalage complet avec une opinion hostile à un retour à ces pratiques du passé.

Il n’en demeure pas moins étonnant que les gülénistes soient aussi nombreux dans une armée qui se purge régulièrement de ses éléments « réactionnaires » et qu’ils aient infiltré la hiérarchie à ce point : 99 généraux ont été inculpés (sur les 372 que compte le pays), et l’on a découvert que même le bras droit du chef d’état-major était membre de la confrérie !

La contre-réaction à cette pénétration des rouages de l’État est tout aussi préoccupante. Quelque 50 000 personnes – dont 6 000 militaires, 3 000 juges et 36 000 enseignants (parmi lesquels 21 000 du privé) – ont déjà été soit limogées, soit arrêtées. Redoutant que ces mesures s’étendent à tous les opposants, les démocrates turcs et, dans leur sillage, Barack Obama et les principaux dirigeants européens ont mis Erdogan en demeure de respecter l’État de droit. Preuve s’il en est qu’ils ne voient plus en lui un « démocrate musulman », mais un « problème » dans une région en guerre.

Soupçonné d’avoir orchestré le coup d’Etat

Cette vague de répression donne-t‑elle le ton de la politique que suivra Erdogan ? C’est en tout cas le sentiment du commissaire européen à l’Élargissement, qui soupçonne le pouvoir d’avoir préparé la liste des suspects avant même le coup d’État. Quoi qu’il en soit, dans l’après-midi du 15 juillet, les services turcs avaient averti le chef d’état-major de l’imminence d’un putsch.

Erdogan-le-miraculé tire parti de ces événements

Le président, lui, aurait été alerté par son beau-frère. Il devait néanmoins être particulièrement sur ses gardes : en mars, des rumeurs de coup d’État venues de Washington (par la voix de Michael Rubin, un ancien responsable du Pentagone) et de Moscou (via le site Sputnik, proche du Kremlin) avaient poussé l’armée turque à publier un démenti.

Reste le constat : Erdogan-le-miraculé tire parti de ces événements. Poussera-t-il son avantage jusqu’à faire adopter une nouvelle Constitution, qui établirait un régime présidentiel ? Probable, mais pas certain. Alors que son Premier ministre ne tarissait pas d’éloges envers l’opposition, il a surpris son monde, le 20 juillet, en annonçant qu’il fallait que « tous s’unissent pour défendre le système parlementaire ». Lapsus ou changement de cap ?

A contrario, qu’il appelle ses partisans à continuer d’occuper les rues, qu’il ait réitéré sa volonté de construire une caserne et une mosquée dans le parc Gezi d’Istanbul, haut lieu de la contestation qui avait ébranlé son régime à la mi-2013 et qu’il décrète l’état d’urgence semblent indiquer qu’il compte exploiter toutes les possibilités que ce triomphe sur l’adversité lui offre sur un plateau.

Plus grave encore, en montrant qu’il a été capable aujourd’hui de mobiliser des foules contre les putschistes, il adresse un avertissement à tous ceux qui pourraient demain réclamer, eux aussi dans la rue, le respect des libertés fondamentales. Joséphine Dedet

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