Société

Cinéma : Jesse Owens 4 – Hitler 0

Un film et un documentaire reviennent sur les Jeux organisés par le IIIe Reich et le camouflet infligé au Führer par l’athlète africain-américain. Son record restera inégalé pendant quarante-huit ans.

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Mis à jour le 26 juillet 2016 à 16:31

Un biopic hollywoodien à la gloire de ce petit-fils d’esclaves joué par Stephan James. © stephan james/LA BELLE COMPANY

L’affaire assez incroyable du système de tricherie généralisée, probablement géré depuis plusieurs années par le ministre des Sports, avec l’appui des services secrets, pour truquer les contrôles antidopage en Russie qui fait depuis quelque temps les gros titres des journaux dans le monde ne devrait pas nous surprendre. En passe de priver tous les athlètes du pays de leur participation aux Jeux olympiques de Rio, elle fait apparaître les liens étroits entre sport et politique.

Une confusion qui existe depuis toujours et qui a peut-être atteint son paroxysme aux JO de 1936 à Berlin, comme nous le rappellent deux films, une fiction (La Couleur de la victoire, de Stephen Hopkins) et un documentaire (Les Jeux d’Hitler, de Jérôme Prieur), qui arrivent sur nos écrans, petits et grands.

 

 

Une performance inédite 

La Couleur de la victoire, tout à la gloire de l’athlète noir américain Jesse Owens, raconte à la manière hollywoodienne le destin glorieux de celui qui deviendra pour le monde entier la vedette des Jeux de Berlin en remportant quatre médailles d’or. Un exploit qui ne sera pas renouvelé pendant quarante-huit ans. Les scénaristes ont choisi de se concentrer sur deux années de la vie du champion.

En 1934, ce jeune homme, victime de racisme au quotidien comme tous ses compatriotes noirs, fait son entrée à l’Ohio State University. Il a alors 21 ans. Et il s’impose rapidement comme l’athlète phare d’un campus réputé en battant en une seule journée, le 25 mai 1935, quatre records du monde, en sprint et en saut en longueur. Cette performance inédite en fait l’espoir numéro un du pays pour les Jeux olympiques qui approchent. Jesse Owens doit son succès pour une bonne part à son entraîneur, Larry Snyder, qui a raté par malchance l’occasion de briller aux Jeux de 1924 à Paris.

Boycott de la discrimination nazie

Reste à se rendre à Berlin. Mais cela ne va pas de soi. Un débat agite les Américains autour de l’opportunité de concourir dans un pays, l’Allemagne nazie, où règne la discrimination raciale, tout particulièrement envers les Juifs. La NAACP, l’association qui lutte pour la « promotion des gens de couleur », soutient le boycott et le fait savoir à Jesse Owens.

Avec ce saut en longueur de 8,06 m, il battra l’ancien record du monde et décrochera une médaille d’or. © AKG IMAGES

Avec ce saut en longueur de 8,06 m, il battra l’ancien record du monde et décrochera une médaille d’or. © AKG IMAGES

Un boycott auquel invite d’ailleurs le président de l’Union des athlètes amateurs, Jeremiah Mahoney, avocat et magistrat intègre. Et que refuse le séduisant et influent promoteur immobilier et président du Comité olympique américain Avery Brundage, pris dans un conflit d’intérêts pour avoir accepté de construire la nouvelle ambassade d’Allemagne à Washington à la demande de l’habile Goebbels, grand ordonnateur de la fête sportive pour le compte d’Hitler.

Le ministre à l’Éducation du peuple et à la propagande avait d’ailleurs commandé à la cinéaste Leni Riefenstahl un film à la gloire à la fois des Jeux et de l’Allemagne nazie – ce sera le fameux Les Dieux du stade. Mais, résistant à l’occasion à Goebbels, elle s’emploiera à réaliser aussi – surtout, dira-t-elle par la suite pour se défendre – une véritable œuvre de cinéma.

Au final, le film hagiographique de Stephen Hopkins nous fait admirer les magnifiques courses d’Owens (personnage un peu surjoué par Stephan James) et honnir le comportement d’Hitler, qui s’absente après chacune de ses victoires pour éviter d’avoir à lui serrer la main.

Mais il ne nous parle guère, sinon par des vignettes disséminées ici et là, de ce qui a « fait » Owens avant (son enfance de fils de paysan pauvre et de petit-fils d’esclaves…), ni de ce qu’il deviendra après (il ne sera reçu à la Maison Blanche qu’en 1976, quatre ans avant sa mort !), ni de ce qu’il pense vraiment face à l’adversité (par rapport au boycott, par exemple), ni, surtout, de ce que furent finalement vraiment les Jeux de 1936.

Sport et politique

En racontant comment Jesse Owens a de fait infligé un camouflet à Hitler, qu’il bat pourrait-on dire par quatre victoires à zéro, La Couleur de la victoire dessine sans recul, pour le plus grand plaisir du spectateur, le portrait d’un Führer vaincu alors même que les Jeux de 1936 furent pour lui sinon un triomphe – merci à Owens de l’avoir empêché –, du moins un grand succès.

Et c’est ce que montre fort bien, images d’époque rares d’un noir et blanc très esthétique à l’appui, le documentaire passionnant de Jérôme Prieur. Qui explique comment le sport put être mis entièrement au service de la pire politique grâce à une mise en scène des JO digne… d’un film de Leni Riefenstahl.

Une mise en scène aussi réussie par ce qu’elle fait voir – un stade monumental, une organisation hors pair de l’événement, un accueil chaleureux des sportifs et des accompagnateurs comme du public, etc. – que par ce qu’elle cache – les rafles de Juifs et autres « dégénérés », etc. Un conseil : si l’on veut voir le premier film, ne surtout pas rater le second.

La Couleur de la victoire, de Stephen Hopkins (sortie en France le 27 juillet) © DR

La Couleur de la victoire, de Stephen Hopkins (sortie en France le 27 juillet) © DR


La couleur de la victoire, en salle le 27 juillet