Politique

Algérie : Abdelaziz Belkhadem remonte au Front

Le 24 juin 2014, à Alger. Deux mois plus tard, il était limogé de son poste de ministre d'État par le président Bouteflika.

Le 24 juin 2014, à Alger. Deux mois plus tard, il était limogé de son poste de ministre d'État par le président Bouteflika. © Farouk Batiche/AFP

Deux ans après avoir été banni du sérail, l’ancien patron du FLN appelle à la mobilisation pour « sauver le parti ». Il voudrait ravir la place d’Amar Saadani à la tête de la formation qu’il ne s’y prendrait pas autrement…

Pour avoir connu une longue traversée du désert peu de temps après la mort du président Boumédiène, en 1978, Abdelaziz Bouteflika sait ce qu’il en coûte d’être tenu à l’écart du cercle du pouvoir. Il peut donc mesurer la peine qu’il a infligée à Abdelaziz Belkhadem, l’un de ses plus fidèles serviteurs, en le frappant d’un oukase aussi humiliant que brutal. C’était il y a presque deux ans. Quelques heures après avoir appris sa participation à une réunion qui avait regroupé, le 25 août 2014, des dirigeants de l’opposition, dont deux anciens chefs du gouvernement, Bouteflika avait signé un décret d’une extrême sévérité.

Belkhadem était limogé séance tenante de son poste de ministre d’État et de conseiller spécial à la présidence de la République, et interdit de toute activité en relation avec les structures de l’État. Pis encore, Bouteflika réclamait son bannissement des instances du Front de libération nationale (FLN) ainsi que son interdiction d’exercer la moindre activité au sein de ce parti. Bref, il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne…

Un retour qui se veut fédérateur

Est-ce la fin du purgatoire pour cet apparatchik qui a été mis au régime sec deux années durant ? La disgrâce qui le frappe n’est toujours pas levée. Officiellement, il n’exerce aucune activité.

Au FLN, son bannissement court encore. Mais Belkhadem n’attend pas sa réhabilitation pour reprendre du service. Depuis quelques semaines, il multiplie les rendez-vous avec ses partisans, sillonne le pays pour réactiver ses réseaux, prend le thé avec les cadres qui ont été écartés de la direction du parti et reçoit des visiteurs de tous bords dans sa villa sur les hauteurs d’Alger. Ainsi, le 17 juillet, il a longuement rencontré Abderrahmane Belayat, chef de file des opposants de l’actuel secrétaire général du FLN, Amar Saadani.

Pour marquer les esprits, Belkhadem a rendu public un message qui laisse peu de doutes sur les manœuvres qui se trament autour de l’ex-parti unique. « Le terrain du combat pour se réapproprier le FLN, le remettre sur la bonne voie et sa conviction politique novembriste [allusion au déclenchement de la guerre de libération, en novembre 1954] est un grand champ que personne d’entre nous ne doit contrôler sans l’autre, écrit-il. Il faut que nous travaillions toujours de façon à nous compléter les uns les autres pour combler toute faille qui élargirait le fossé et la division entre les enfants d’un même parti. »

Sans jamais citer le nom de Saadani, il appelle ses fidèles « à unir les rangs pour sauver le parti avant qu’il ne soit trop tard » et regrette la « situation de division entre militants et cadres du FLN ».

Il est resté proche du parti

Abdelaziz Belkhadem dans le rôle du rassembleur et du réunificateur face à un Amar Saadani diviseur et fractionniste ? L’hypothèse n’est pas dénuée de sens, quand bien même l’homme se défend de vouloir reprendre les rênes du vieux parti qu’il avait dirigé de janvier 2005 à février 2013. « Je n’ai jamais coupé les liens avec les militants du FLN, confie-t-il à ceux qui le soupçonnent de partir à la reconquête du poste qu’il avait perdu. Ma démarche n’a rien d’extraordinaire. »

Ces liens, Abdelaziz Belkhadem, 70 ans, ne les a pas seulement gardés avec ses partisans et certains caciques du parti. Même banni du sérail, l’homme entretient des relations cordiales, sinon chaleureuses, avec l’entourage du chef de l’État. « Il est en contact permanent avec l’un des conseillers du président », glisse un ancien ministre. « Les portes de la résidence de Zeralda ne lui ont jamais été hermétiquement fermées, croit savoir un autre initié du palais. Bien sûr, Bouteflika a été affecté par l’initiative de Belkhadem de prendre part au conclave de ses opposants, mais il ne lui en a pas gardé une rancune éternelle. »

Il se prévaut encore de la confiance du raïs, juge un député de la majorité : « Cette brouille n’a pas entamé la longue proximité qui lie les deux hommes. Il ne faut pas oublier que Belkhadem a été l’un des artisans de la politique de paix et de réconciliation nationale qui constitue l’alpha et l’oméga des mandatures de Bouteflika. » En juin, Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence, a même été chargé de présenter des condoléances à Belkhadem à la suite de la perte de l’un de ses proches. Signe que son discrédit n’est pas définitif ?

Les tentatives n’ont pas manqué

Ce n’est pas la première fois que cet homme, qui ne cache pas ses sympathies pour le courant islamiste, tente de reprendre pied. En juin 2014, il s’était rendu, avec quelques fidèles, à l’hôtel El Aurassi d’Alger, où se tenait la réunion du comité central du FLN. Objectif : réclamer l’élection d’un nouveau secrétaire général. Patatras ! Le conclave s’était terminé en un grand pugilat entre ses partisans et ceux de Saadani.

Suprême affront, Belkhadem avait même été empêché d’accéder à la salle, lui qui avait dirigé le gouvernement entre mai 2006 et juin 2008. Deux ans après cette déconvenue, l’heure de repartir à l’assaut de la direction a-t-elle sonné ? « Belkhadem est convaincu qu’il va revenir à la tête du FLN, soutient un cador du parti. Il est persuadé que son éviction du secrétariat général en 2013 était un coup monté contre lui par le DRS [Département du renseignement et de la sécurité, dissous en janvier 2016]. Maintenant que les services secrets sont passés sous la coupe de la présidence, Belkhadem croit au retour en grâce. »

Les manœuvres pour le contrôle du FLN s’expliquent par des facteurs autres que la fin supposée du puissant DRS et le départ à la retraite, en septembre 2015, de son ex-chef, le général « Toufik », qui se méfiait de cet islamo-conservateur assumé. Les élections législatives de mai 2017 seront une étape cruciale pour l’ex-parti unique, qui détient aujourd’hui la majorité à l’Assemblée populaire nationale (220 députés sur 479).

La conquête des présidentielles comme objectif

Dans les mois à venir, la vie politique tournera autour de cette course pour les candidatures à la députation, et l’enjeu est de savoir qui dirigera la bataille. Laisser l’initiative à Saadani hypothéquerait définitivement les chances de retour de Belkhadem. Cet enjeu est d’autant plus important que la chefferie du gouvernement pourrait revenir au FLN si celui-ci venait encore une fois à rafler la majorité à l’Assemblée.

Belkhadem n’a jamais fait mystère de ses ambitions présidentielles

Il ne reste donc que très peu de temps à Belkhadem pour fédérer les voix autour de lui et tenter de reprendre sa place en évinçant l’actuel patron du FLN. Évidemment, ces prochaines législatives ne sont qu’un tour de chauffe avant l’autre échéance qui fait l’objet de toutes les supputations : la succession de Bouteflika, 79 ans. Certes, l’élection présidentielle n’aura lieu qu’en avril 2019.

Certes, encore aucun prétendant au sein du sérail n’osera se déclarer publiquement, au risque d’être aussitôt banni, tant que le président, affaibli par ses soucis de santé, ne se sera pas prononcé sur ses intentions. Mais le silence entretenu par le chef de l’État sur son avenir politique n’empêche pas les uns et les autres de manœuvrer en coulisses dans la perspective de cette succession. Parmi ces prétendants, Belkhadem n’a jamais fait mystère de ses ambitions présidentielles. Revenir à la tête du FLN serait ainsi l’occasion de se placer dans cette course, ou à tout le moins d’y jouer un rôle.

Saadani, l’ultime défi

Mais vouloir déloger Saadani est une chose, y parvenir en est une autre. Car depuis son élection controversée, en août 2013, l’homme passe pour un acteur clé de ce qu’on appelle « le système ». Il contrôle le FLN, s’entoure de riches hommes d’affaires, se prévaut lui aussi de sa proximité avec l’entourage présidentiel, ne cache pas ses liens avec le coordonnateur des services de renseignements, Athmane Tartag, et cultive des relations solides avec le patron de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, dont on dit qu’il se verrait bien en acteur ou en arbitre de cette fameuse présidentielle.

Clairement, Amar Saadani est devenu l’un des maillons forts du pouvoir. On a tellement annoncé, en pure perte, sa fin de mission à la tête du FLN… qu’on a fini par le croire intouchable. Va-t-il être sacrifié cette fois-ci pour permettre à Belkhadem de sortir enfin du désert ? Seul Bouteflika le sait.


Quand Abdelaziz rêvait de succéder à Abdelaziz…

Janvier 2014. Le président Abdelaziz Bouteflika, cloué dans un fauteuil roulant depuis son AVC d’avril 2013, n’a pas encore tranché sur sa candidature à un quatrième mandat. Le chef de l’État reçoit des personnalités politiques pour les consulter. Parmi ses hôtes, Abdelaziz Belkhadem. Au terme d’une audience qui a lieu début janvier, le président lui glisse, en substance : « Travaille pour ton compte, tu as toutes tes chances. Rappelle-moi en bien auprès des Algériens. »

L’ex-patron du FLN a-t-il interprété ces propos comme une invite à se lancer dans la course à la présidentielle ? Possible, dans la mesure où Belkhadem entame des démarches pour rassembler les soutiens autour de sa possible candidature. Las, ses espoirs sont douchés le 22 février, quand le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, annonce officiellement la candidature de Bouteflika à sa propre succession.

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