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Politique

Maroc : duel au soleil pour le choc des législatives

Discours du roi lors de l’ouverture d’une session parlementaire. © REUTERS

Les législatives du 7 octobre devraient se réduire à un bras de fer entre conservateurs du PJD et progressistes du PAM. Mais quelle qu’en soit l’issue, les gagnants devront trouver des alliés pour gouverner.

Conseils nationaux, réunions de cadres, meetings avec les jeunes, consultation des acteurs économiques et sociaux… Au sein des états-majors politiques du royaume, c’est l’effervescence. Presque tous les partis ont lancé leur précampagne et tentent de se faire plus visibles. À trois mois des législatives, le compte à rebours est lancé. Ce seront les quatrièmes élections à la Chambre des représentants depuis le début du règne de Mohammed VI et, surtout, les deuxièmes depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de 2011, selon laquelle le chef du gouvernement est désigné parmi les membres du parti ayant obtenu le plus grand nombre de députés.

Le recul de la croissance marocaine au cœur du débat

L’heure est donc aux derniers réglages pour arrêter la liste définitive des candidats et apporter les ultimes retouches aux programmes qu’ils présenteront. La plupart d’entre eux semblent vouloir mener bataille essentiellement sur le terrain économique. Pour les partis d’opposition, il s’agira de critiquer le faible taux de croissance de l’économie marocaine.

Pour ceux de la majorité, il sera question de défendre le bilan du gouvernement en mettant en avant la résilience du modèle marocain dans une conjoncture internationale compliquée.

Ces dernières semaines, la situation économique du pays est donc au cœur des débats. Depuis plus d’un mois, le Parti Authenticité et Modernité (PAM), première force d’opposition, a engagé un cycle de réunions au cours desquelles ses cadres discutent des principaux axes de son programme, à commencer par les urgences économiques.

« Nous sommes restés objectifs. Il s’agit de dresser un état des lieux au terme de ce mandat gouvernemental, afin de rectifier le tir là où cela s’avère nécessaire. Et, au regard des différents chiffres émis par le ministère des Finances lui-même, il faut admettre que la situation est catastrophique », concède Ilyas El Omari, secrétaire général du parti du tracteur.

Fin juin, l’Union constitutionnelle (UC) a, sous la houlette de Mohamed Sajid, son secrétaire général, consacré la troisième édition de ses Jeudis de l’UC à cette question : « De 7,5 % à 1,5 %, mais où est donc passée la croissance ? » Une formule laissant deviner tout le bien que pense le parti du bilan gouvernemental. Au fur et à mesure que la campagne s’animera, d’autres ne manqueront pas de surfer sur la vague.

Une question houleuse au sein du PJD

L’aspect économique constitue en effet le talon d’Achille du gouvernement d’Abdelilah Benkirane  et, plus généralement, du Parti de la justice et du développement (PJD). Ses cadres se montrent d’ailleurs très susceptibles sur le sujet. Le mémorandum remis le 2 juin au chef de gouvernement par Bank al-Maghrib (BAM, la banque centrale), la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) est resté en travers de la gorge des responsables du parti de la lampe, qui y voient une instrumentalisation politique destinée à les affaiblir.

« La CGEM travaille avec la BAM et le GPBM sur cette question du financement de l’économie depuis plus d’un an et demi, afin de trouver des solutions pour rebooster l’activité, souligne Fadel Agoumi, directeur général de la CGEM. Le document qui a été adressé au chef du gouvernement ne comprend ni plus ni moins que les engagements pris par les banques et les entreprises, ainsi que la proposition faite à l’exécutif d’actionner certains leviers de son ressort pour dépasser cette morosité économique, poursuit-il. Nos relations avec les partis politiques sont excellentes, et nous n’avons pas d’approche partisane. Dans un souci de concertation en vue des élections législatives, nous rencontrons d’ailleurs les partis de la majorité aussi bien que ceux de l’opposition, prenons connaissance des axes de leurs programmes et leur proposons des mesures que nous jugeons prioritaires pour le monde de l’entreprise. »

AFP

Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, devant les députés. © AFP

De son côté, le PJD ne manque pas d’arguments pour défendre son bilan. « Des kyrielles d’indicateurs montrent tout ce que le gouvernement a pu accomplir dans le domaine économique, souligne Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement et membre du bureau politique du PJD. Par exemple, entre 2012 et 2015, le Maroc a enregistré un taux de croissance moyen de 3,7 %, soit le taux le plus élevé de la région Afrique du Nord et Moyen-Orient. »

La popularité des partis, un enjeu important

Si l’économie devrait rester la thématique prédominante durant la campagne, les élections se gagneront aussi sur d’autres terrains, qui ne figurent pas forcément dans les programmes. À commencer par la capacité à capter et à responsabiliser les électeurs… Car, au Maroc, le taux de participation aux législatives n’a jamais atteint 60 %, et les partis qui en sortent « vainqueurs » n’ont jamais réuni plus de 1,6 million de suffrages sur les 15 millions de Marocains inscrits sur les listes électorales (sans parler des 5 millions de non-inscrits).

« À cet égard, le PJD dispose effectivement de la base électorale la plus fidèle, souligne un politologue. Sa montée en puissance à chaque scrutin depuis 1997 confirme que son appareil est bien organisé et prouve son excellente optimisation des fiefs électoraux qu’il ne cesse de conquérir. » Et même si certains observateurs continuent de le considérer comme un parti urbain, ses responsables ne semblent pas douter de voir ses résultats progresser hors des grandes villes. « Lors des dernières communales [en septembre 2015], nous avons obtenu 600 000 voix dans des communes rurales. C’est l’équivalent de notre score global en 2009 », argumente Mustapha El Khalfi.

Il est vrai que le PJD démontre sa capacité à mobiliser de plus en plus d’électeurs à chaque scrutin. La dernière campagne d’inscription sur les listes lui a par ailleurs valu de nombreuses critiques. Certains sont même allés jusqu’à accuser le parti d’Abdelilah Benkirane d’avoir fraudé en faisant s’enregistrer quelque 300 000 nouveaux électeurs. « Ce sont de pures élucubrations ! rétorque Mustapha El Khalfi. Le PJD s’est engagé dans une campagne de sensibilisation à ce sujet, comme l’exige la loi sur les partis, mais le processus reste une démarche individuelle. »

Autant dire que le parti de la lampe reste confiant quant à ses chances de remporter à nouveau les législatives et, de facto, de rempiler pour un nouveau mandat à la tête du gouvernement.

D’autant que, désormais perçu comme une formation comme les autres, le PJD devrait avoir moins de difficultés à réunir une majorité. « Ceux qui nous pensaient incapables de gouverner avec d’autres partis se sont trompés sur toute la ligne, souligne Mustapha El Khalfi. Notre alliance exemplaire avec le PPS [Parti du progrès et du socialisme] est un modèle que nous sommes prêts à suivre avec la plupart des formations politiques. »

Plus de place pour les petits partis

Le Rassemblement national des indépendants (RNI), de Salaheddine Mezouar, l’actuel ministre des Affaires étrangères, avait été le premier à annoncer son refus de s’allier au PJD au lendemain des législatives de 2011. Il s’est par la suite rétracté et, depuis trois ans, « cohabite » avec le parti islamiste au sein du gouvernement.

Même tendance au parti de l’Istiqlal, qui avait claqué la porte du gouvernement en 2013 : lors d’une session extraordinaire de son conseil national, fin juin, la formation de Hamid Chabat a multiplié les appels du pied en direction du parti d’Abdelilah Benkirane, se disant prête, le cas échéant, à rejoindre un gouvernement dirigé par le PJD après les élections.

D’autres partis actuellement dans l’opposition sont également disposés à gouverner avec les islamistes. L’Union socialiste des forces populaires (USFP), autrefois hostile à toute alliance avec le PJD, se montre aujourd’hui plus arrangeante. C’est aussi le cas de l’Union constitutionnelle (UC), qui avait créé la surprise en raflant 23 sièges en 2011.

« Bien sûr, nous restons ouverts à toute alliance possible, que ce soit avec le PJD ou avec le PAM, confie Anouar Zyne, le secrétaire général de l’Organisation de la jeunesse constitutionnelle de l’UC. Mais il est trop tôt pour sceller une alliance. Il faut attendre les résultats des uns et des autres pour se positionner. »

La classe politique semble en tout cas s’accorder sur le fait que la bataille pour la première place à la Chambre des représentants se limitera à un duel entre le PJD et le PAM. Ensuite, l’un comme l’autre n’auront aucun mal, en principe, à « piocher » dans les autres formations pour renforcer leurs positions.


Vers une meilleure représentativité ?

Les législatives se dérouleront, comme en 2011, selon un scrutin de listes à un tour, à la représentation proportionnelle au plus fort reste. Sur 395 députés, 305 sont élus sur les listes locales (au sein des circonscriptions) et 90 sur une liste nationale, dont 60 femmes et 30 jeunes âgés de 40 ans au plus. Le projet de loi organique adopté en Conseil des ministres le 23 juin (qui doit être entériné par le Parlement et validé par la Cour constitutionnelle) introduit notamment trois nouvelles dispositions :

• La liste nationale de jeunes devient mixte, alors qu’en 2011 elle était réservée aux « jeunes hommes ».

• Comme pour les communales et régionales en 2015, les partis vont pouvoir constituer des alliances et présenter des listes communes de candidats, ce qui leur permettra de tirer parti de l’implantation de leur allié dans telle ou telle circonscription le cas échéant.

• Pour les listes locales, le seuil minimum requis pour participer à la répartition des sièges est abaissé de 6 % à 3 % des suffrages exprimés, comme c’était déjà le cas en 2011 pour la liste nationale.

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