Elections

Gabon : ils veulent tous prendre la place d’Ali Bongo Ondimba

Le président sortant face à ses partisans, le 9 juillet à Libreville.

Le président sortant face à ses partisans, le 9 juillet à Libreville. © Samir Tounsi/AFP

Ali Bongo Ondimba remettra son mandat en jeu le 27 août. Face à lui, moins d’une vingtaine de candidats, mais quelques poids lourds décidés à tout faire pour mettre le chef de l’État à la retraite.

Courant 2014, deux Gabonais débarquent à Brazzaville. Ils espèrent obtenir le soutien des autorités congolaises à Jean Ping. L’ex-ministre gabonais des Affaires étrangères et ancien président de la Commission de l’Union africaine vient de déclarer la guerre au système en rejoignant l’opposition. Le premier de ces émissaires, Jacques Adiahénot, est un ancien ministre.

Il vient de démissionner du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) et s’est rapproché de Jean Ping. Le second, autrefois haut fonctionnaire, a fui Libreville et les ennuis judiciaires qui l’y attendaient pour vivre un exil doré à Paris.

Fâcherie au sein de l’opposition

À Brazzaville, les deux hommes plaident la cause de leur champion. Les autorités congolaises se montrent réservées, mais généreuses : elles leur remettent une mallette contenant plus de 1 million d’euros. Sauf que Jean Ping n’en verra jamais la couleur.

Chargé de convoyer et de sécuriser le butin, le golden-boy de la diaspora aurait tout gardé pour lui. Il assure que les fonds ont servi à financer les associations de Gabonais de l’étranger proches de l’opposition, mais son déménagement dans un arrondissement huppé de la capitale française entretient le doute.

L’affaire a fini par brouiller les trois protagonistes. Fin 2015, lorsque Jean Ping tente de s’imposer comme le candidat du Front uni de l’opposition pour l’alternance (Fuopa), Jacques Adiahénot l’a déjà lâché. Devenu un fervent pourfendeur de l’attitude mandarinale de Ping, il travaille à faire échouer son coup de force.

Et voilà Ping contraint de quitter cette vaste coalition dont il lorgnait l’investiture pour une course en solitaire de plusieurs mois. Le voilà aussi rattrapé à grandes enjambées par Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama, deux vieux briscards du sérail, aujourd’hui en passe de le doubler.

À Libreville, la course à la présidence est un fourmillement de petites histoires, mêlant coups bas, retournements d’alliances et querelles d’ego, le tout derrière une unité de façade

Car si une vingtaine de personnes ont déposé leur dossier de candidatures avant la date butoir du 12 juillet, seuls quelques-uns peuvent espérer peser dans les urnes le 27 août. Ils ne sont pas nombreux – à peine une poignée – et se détestent cordialement, tout juste réunis par la contestation obstinée de la filiation d’Ali Bongo Ondimba et, partant, de sa légitimité.

Anciens compagnons politiques désormais éparpillés

Résultat, à Libreville, la course à la présidence est un fourmillement de petites histoires, mêlant coups bas, retournements d’alliances et querelles d’ego, le tout derrière une unité de façade dont l’affichage ne coûte pas cher. Au sein de l’Union nationale (UN), le premier parti d’opposition, le décès d’André Mba Obame, en avril 2015, a ouvert un boulevard à Casimir Oyé Mba et remis en selle cet ancien Premier ministre qui semblait avoir perdu toute chance d’être élu après son désistement de dernière minute, en 2009.

Oyé Mba a vite compris l’avantage que lui procurait la situation. Il soigne ses liens avec le clan Myboto, faisant assaut d’amabilités avec le patriarche, Zacharie, président de l’UN. Il s’est adjoint deux anciennes éminences grises de Mba Obame : l’énarque Jean Gaspard Ntoutoume Ayi et l’ex-journaliste Frank Ndjimbi. Il peut compter sur le soutien de la vice-présidente de l’UN, Paulette Missambo, poids lourd de la province de l’Ogooué-Lolo, qui fait partie de ses intimes.

Il a aussi su rallier à sa cause Didjob Divungi Di Ndinge, l’ancien vice-président de la République, Mukagni Iwangu, le patron de l’une des tendances de l’UPG (l’Union du peuple gabonais), ainsi que Pierre André Kombila, Jean-Pierre Rougou et même Jacques Adiahénot… En revanche, Jean Eyeghe Ndong lui a fait ses adieux. Rivaux ou alliés de circonstance, les deux Fangs de l’Estuaire ne s’apprécient guère. À Libreville, les connaisseurs du milieu affirment qu’ils n’ont pas été surpris par le départ d’Eyeghe Ndong chez les « pingouins », le surnom peu amène attribué par ses adversaires à l’écurie de Jean Ping.

Sans doute Alexandre Barro Chambrier était-il aussi peu pressé de recevoir des coups que d’en donner.

Ce dernier a également enregistré l’adhésion de René Ndémezo Obiang, ex-ministre des Sports, démissionnaire en 2015 du parti au pouvoir, où il frayait avec le courant des « appellistes », proches de Paul Toungui. Le baron de Bitam, dans la province du Woleu-Ntem, s’est lassé d’attendre une nomination à la primature que des proches d’Ali Bongo Ondimba lui avaient fait miroiter. Pour pousser le chef de l’État à lui donner le fauteuil, il s’est acharné sur son occupant, Raymond Ndong Sima, puis a démissionné avec fracas, le choix s’étant finalement porté sur Daniel Ona Ondo.

L’ancien ministre Louis Gaston Mayila est lui aussi devenu un porte-voix de Jean Ping. Arrêté le 18 septembre dernier à l’aéroport Léon-Mba de Libreville et placé en détention préventive dans le cadre d’une affaire de fausse monnaie, Mayila déploie désormais ses talents de rhéteur pour l’ancien président de la commission de l’UA, faisant mine d’oublier que, quelques mois plus tôt, celui-ci avait fait barrage à l’offre de services du controversé Mayila au Fuopa. Le vent a tourné, on a les amis que l’on peut.

Dernier poids lourd à rejoindre l’opposition après une démission annoncée le 31 mars : Guy Nzouba Ndama. L’ex-président de l’Assemblée nationale a, lui, profité du désistement d’Alexandre Barro Chambrier, la figure de proue des frondeurs du courant Héritage et Modernité – ceux-là mêmes qui ont défié Ali Bongo Ondimba à l’intérieur du parti avant d’en claquer la porte avec fracas. Pour avoir courageusement porté le mouvement, Barro Chambrier, un économiste de formation un temps chargé du ministère des Mines, bénéficiait pourtant d’une belle cote de popularité.

« Nous lui avons demandé s’il voulait se porter candidat, mais il a clairement dit non », regrette l’un de ses compagnons politiques – sans doute Barro Chambrier, aussi peu désireux de prendre des coups que d’en porter, n’était-il pas pressé de se jeter dans l’arène. Conséquence : Nzouba Ndama a le champ libre et peut compter sur le soutien d’Héritage et Modernité. Ce n’est pas un hasard s’il a fait de son numéro deux, Michel Menga, le président de son directoire de campagne.

La candidature unique, plus complexe qu’il n’y parait…

Au total, une vingtaine d’ambitieux sollicitent les suffrages des Gabonais. L’idée d’une candidature unique revient à chaque scrutin, mais les appétits sont si gargantuesques qu’elle a bien peu de chances d’aboutir. En mai dernier, Ping a rencontré à Paris Bruno Ben Moubamba, candidat indépendant en 2009 et qui remet le couvert en août prochain.

Les opposants se détestent autant qu’ils détestent le président sortant

Il se réclame désormais du radicalisme de feu Pierre Mamboundou, le charismatique fondateur de l’UPG, mais n’exclut pas un désistement en faveur d’un autre candidat. Ce fut un déjeuner pour rien. « Il ne m’a rien proposé d’encourageant », a résumé Moubamba. Peut-être ce dernier se souvient-il qu’en janvier 2011 Ping l’avait fait chasser du siège de l’UA, à Addis-Abeba, où il espérait rallier les chefs d’État du continent à la cause d’André Mba Obame.

Courant 2014, Jean Ping avait également rencontré Casimir Oyé Mba à l’hôtel Marriott des Champs Élysées, à Paris. Les deux hommes se connaissent depuis les années 1960, mais n’ont jamais eu beaucoup d’atomes crochus. Ce jour-là, badine et empreinte de méfiance partagée, la conversation n’a jamais effleuré la politique.

À Libreville, nul n’a plus besoin de se convaincre que les opposants se détestent autant qu’ils détestent le président sortant, qu’ils se connaissent trop pour ignorer ce que les uns ou les autres ont fait, et que les années passées dans l’ombre d’Omar Bongo Ondimba, qui excellait dans l’art très politique de la manipulation, ont tué dans l’œuf toute possibilité d’union.

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