Politique

Tchad – Saleh Kebzabo : « Nous empêcherons Déby de dormir ! »

Saleh Kebzabo et son épouse au sortir d’un bureau de vote de N’Djamena, le 10 avril.

Saleh Kebzabo et son épouse au sortir d’un bureau de vote de N’Djamena, le 10 avril. © Issouf Sanogo/AFP

Candidat malheureux à la présidentielle d’avril, le chef de file de l’opposition refuse toujours de reconnaître la victoire du chef de l’État sortant.

On ne compte plus les fois où Saleh Kebzabo, 69 ans, a annoncé la fin du règne d’Idriss Déby Itno ni les fois où il a mis en garde contre les risques d’une explosion imminente. Le président de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) n’est-il pas usé, découragé même, par son incapacité à se faire élire à la tête du pays (il a échoué pour la troisième fois le 10 avril) ? L’intéressé jure que non, détaillant avec malice les kilomètres de mauvaises routes avalés pendant la campagne.

« Jamais je n’ai été fatigué parce que partout je me suis senti porté par un rejet massif de Déby. » Les résultats officiels lui ont donné tort, mais Saleh Kebzabo n’a rien perdu de sa verve ni de son envie d’en découdre – par les voix légales – avec le chef de l’État. Rencontre.

Jeune Afrique : Reconnaissez-vous la victoire d’Idriss Déby Itno à la présidentielle du 10 avril ?

Saleh Kebzabo : Certainement pas. Nous, candidats de l’opposition, continuons de contester les résultats officiels et nous ne reconnaîtrons aucune des institutions issues de cette élection. Nous avons nos propres chiffres, et ils indiquent clairement que c’est moi qui ai gagné.

De quels chiffres parlez-vous ?

Avec plusieurs autres candidats, nous nous étions entendus avant le scrutin de manière à avoir deux délégués par bureau de vote. C’est comme cela que nous sommes parvenus à compiler nos propres résultats. Il n’y a que dans le Nord que nous n’avons pas pu être représentés, et, comme par hasard, c’est là qu’Idriss Déby Itno est donné le plus largement en tête : il s’est octroyé plus de 90 % des suffrages dans chacune des douze régions du Nord. Personne ne peut y croire !

Le Nord n’est plus le fief d’Idriss Déby

Mais le Nord, c’est le fief du chef de l’État…

C’était, mais ça ne l’est plus. Surtout, le Nord n’est pas un bloc uni sur lequel on peut s’appuyer, ni du point de vue politique, ni du point de vue tribal. Et puis regardez ce qui s’est passé avec le PLD [Parti pour les libertés et le développement] : cette formation était en sommeil depuis la disparition de son président, Ibni Oumar Mahamat-Saleh, en 2008. Mais, cette année, le PLD est revenu sur le devant de la scène et il a présenté un candidat [Mahamat Ahmat Alhabo], très populaire dans la région du Ouaddaï.

Nos résultats indiquent que toute la région a voté pour lui. Moi-même, je ne suis arrivé que deuxième, loin derrière, et Déby est arrivé encore plus loin, en troisième. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il y a été réélu avec plus de 90 % des voix ! C’est un scandale et cela prouve qu’il y a eu de la fraude.

L’utilisation de la biométrie n’a donc pas permis d’avoir un scrutin transparent ?

Elle n’a pas permis de garantir quoi que ce soit parce qu’elle n’a pas été utilisée jusqu’au bout : il n’y a pas eu de kit d’identification pour retirer les cartes d’électeurs, ni dans les bureaux de vote. Résultat : avant l’élection, n’importe qui pouvait retirer les cartes. Moi-même, je n’y suis pas allé. C’est un chef de carré qui s’en est chargé, et j’ai toujours en ma possession le récépissé qui le prouve. Et, le jour du vote, en l’absence de ces mêmes kits, n’importe qui a pu aller voter sans qu’il soit possible de vérifier son identité.

Ajoutez à cela le fait que, par endroits, des urnes ont été escamotées pendant plusieurs heures, que des procès-verbaux ont disparu, que la commission électorale ne peut pas présenter un certain nombre de bordereaux, et vous aurez une idée de l’étendue de la fraude.

Et pour autant, Idriss Déby Itno prêtera serment pour un nouveau mandat le 8 août…

Oui, mais c’est la première fois qu’autant d’anciens candidats contestent sa victoire et continuent de le faire, des mois après le scrutin. Cela ne va pas s’arrêter, je vous le dis, et cela va l’empêcher de dormir.

Seriez-vous prêt à être de nouveau ­candidat ?

Absolument. Je serai toujours prêt à me battre pour faire partir Déby.

Vous avez été l’un des premiers à alerter l’opinion sur le sort de militaires qui auraient disparu parce qu’ils n’avaient pas voté pour le président sortant… Mais beaucoup sont depuis réapparus, affirmant qu’ils avaient été envoyés dans le Nord. Que s’est-il passé ?

Cette affaire est compliquée, et il est vrai que certains militaires, dont nous avions pensé à tort qu’ils étaient morts, sont réapparus – on peut s’interroger, en passant, sur la qualité de cette armée où l’état-major met plus de dix jours à localiser ses hommes ! Quoi qu’il en soit, il est très difficile d’avoir des chiffres, mais nous savons que 48 hommes qui avaient été envoyés au-delà de Faya-Largeau sont finalement revenus.

En revanche, on est toujours sans nouvelles d’une vingtaine d’autres. J’ai, pour ma part, parlé avec des militaires qui disent avoir été détenus pendant plusieurs jours dans l’enceinte de la présidence. Jusqu’à 72 personnes y auraient été retenues. L’un d’eux m’a raconté comment ils étaient laissés là, sans boire et sans manger, et comment il était parvenu à s’échapper. Un autre m’a affirmé avoir vu plusieurs morts, quatre ou cinq. Mais c’est vrai que je ne suis pas en mesure de communiquer un bilan précis.

Une autre affaire a défrayé la chronique au Tchad : celle du viol de la jeune Zouhoura, en février. Six des sept accusés ont été condamnés à dix ans de travaux forcés, le 30 juin. Ce type d’agression est-il fréquent au Tchad ?

Oui, et nous avons longtemps fermé les yeux, peut-être à cause de cette pudeur qui nous caractérise. Dans notre éducation islamo-sahélienne, on ne parle pas des choses qui peuvent vous souiller. Mais on sait que ce sont des choses qui se produisent et que des dignitaires du régime sont souvent soupçonnés. On sait aussi que si l’on s’en prend à des femmes, c’est pour humilier des maris, et que si l’on s’en prend à des filles, c’est pour humilier des pères.

Et comment réagissez-vous au fait qu’un suspect se soit évadé avant le procès ?

On s’y attendait. Personne ne pensait que les accusés resteraient longtemps en prison, tout comme personne ne s’attend vraiment à ce qu’au Tchad justice soit rendue. L’impunité fait partie de ce qui définit le système actuel, au même titre que la corruption ou le détournement.

Condamner Hissène Habré à la prison à vie, c’était la moindre des choses

Le 30 mai, l’ancien président Hissène Habré a été condamné à la prison à perpétuité, notamment pour crimes contre l’humanité. Ce verdict vous satisfait-il ?

Le condamner à la prison à vie, c’était la moindre des choses. Mais je ne suis pas satisfait parce que les bras armés du régime, les exécutants, n’étaient pas à Dakar – le président Déby a préféré les faire juger à N’Djamena. Je regrette aussi que Déby n’ait pas été entendu, parce que l’on ne pouvait pas faire un bon procès de Hissène sans écouter Idriss. À certains égards, je comprends pourquoi le premier a préféré se taire, et ce procès me laisse un goût amer d’inachevé.

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